2003
~ Arts ~
> programme des manifestations Si Django Reinhardt fut un génie de la musique, il fut aussi un anticonformiste notoire. Élevé à lécole buissonnière, il avait reçu une éducation basée sur la transmission orale. Sans le soutien inconditionnel de sa compagne Naguine, sa brève existence naurait pas connu le rayonnement que lon sait. Personnage paradoxal, il était aussi rigoureux et précis dans sa maîtrise artistique quimprévisible et fantasque dans sa vie privée. Django le manouche naurait sans doute jamais été le musicien quil fut, sil navait été façonné par la culture des gens du voyage. Épris de liberté,déjouant les règles académiques, il trouva très tôt à travers la musique, mais aussi plus tard dans la pein-ture, le secret des plus grands artistes : la griffe. Enfant du métissage culturel, il eut, très jeune, lextraordinaire faculté de marier les genres, trouvant dans le jazz un terrain de jeu privilégié. Cette découverte détermi-nante marqua très tôt la naissance de son style si personnel. Très vite remarqué par les chefs dorchestre et les grands ensembles de lépoque, il fit alors la rencontre qui allait précipiter sa carrière : celle de Stéphane Grappelli, avec lequel il forma ensuite le fameux Quintet du Hot Club de France, avec son frère Josef à la guitare, et Louis Vola à la contrebasse. Entretemps, il dut surmonter le terrible handicap causé par lincen-die de sa roulotte qui le priva de lusage de deux doigts de la main gauche. Il vécut alors reclus pendant des mois, dépossédé de sa principale raison de vivre.Son orgueil et un travail acharné lui permirent de transcender cette infirmité : il adapta sa technique de guitariste aux deux doigts restants, ce qui donna à son jeu une originalité incomparable et une virtuosité inégalée. Le Django « joueur » venait de gagner son pari contre ladversité. Joueur, il létait et le restait, lorsque lenvie lui prenait de disparaître sans laisser de trace, pour sadonner à son sport favori, le billard, ou encore faire la fête dans un camp manouche. Mais il létait surtout lorsque ses doigts dévalaient le manche de sa guitare, créateur funambule à la limite de la rupture déquilibre, tentant les arabesques les plus audacieuses. Il y a une légende « Django ». Il est la preuve vivante quune technique instrumentale na de sens que lorsquelle est lapplication directe dune pensée musicale et dun puissant lyrisme. Django Reinhardt, compositeur, aura laissé un répertoire dune grande richesse, dont lun des fleurons restera à jamais le merveilleux « Nuage », augurant les années sombres que lEurope, avec la guerre, allait traverser. Il y a chez ce personnage haut en couleurs cette intemporalité propre aux génies rebelles, poètes musicaux et visionnaires, comme une aptitude à défier le temps. Duke Ellington, qui fut lune de ses idoles, linvita à le rejoindre outre-atlantique. Mais pour Django le rêve américain fut impossible à vivre, car il ne trouva pas en lui décho à ses aspirations manouches. Stéphane Grappelli me fit lire à ce propos une lettre que Django lui avait adressée de New York, et dans laquelle il lui faisait part de son désarroi. Ces quelques mots maladroits, écrits phonétiquement, car il ne savait ni lire ni écrire, témoignaient dune âme sensible et profondément candide. Django Reinhardt a réinventé linstrument le plus populaire du monde, la guitare. Il est reconnu aujourdhui comme lun de ses grands maîtres. Honorer sa mémoire, cest également reconnaître la musique de jazz comme un art majeur, mesurer le talent et lapport inestimable des musiciens improvisateurs dont il fut lun des plus brillants. Didier Lockwood
- Sommaire
|