2003
~ Littérature et sciences humaines ~
> programme des manifestations Prosper Mérimée a laissé une grande oeuvre. Dix-huit nouvelles, dont une demi-douzaine comptent parmi les balises de lhistoire littéraire, et des centaines dédifices, arcs de triomphe, cathédrales, palais, avec des statues, des fresques, des tapisseries, des retables, qui font vivre le passé grâce à linspecteur général des Monuments historiques. Traducteur, il a fait connaître des uvres de Pouchkine et de Gogol aux lecteurs français. Historien, il a été le premier à fonder une monographie de Pèdre I er de Castille sur des documents des archives de Madrid et de Barcelone. Cette inscription dans plusieurs domaines cultu-rels assure une rare originalité àson uvre, en même temps quelle provoque la réticence de nombreux commentateurs à légard de la vocation plurielle de lauteur. Fils dune mère peintre et dun père qui a délaissé les arts pour leur enseignement - il est professeur à lÉcole polytechnique et secrétaire perpétuel de lécole des Beaux-Arts - , Mérimée est destiné àprendre part à la vie culturelle de son temps. Il débute très jeune : à vingt-deux ans, son premier livre, le Théâtre de Clara Gazul, lui apporte son premier succès. Suivent La Guzla (1827), poésies pseudo -« illyriques » que des spécialistes prennent pour authentiques, si convaincant est lamour de Mérimée pour cet ailleurs primitif quil ne cessera de recréer ou de restaurer ; la Chronique du règne de Charles IX (1829), reconstitution sobre du passé par un romancier revenu de Walter Scott ; une série de nouvelles, genre dont lécrivain se servira désormais pour raconter des drames où la part sauvage de lhomme lemporte fatalement sur les acquis de la civilisation. En 1834, avec sa nomination au poste dinspecteur général des Monuments historiques, une deuxième vocation souvre devant Mérimée. Il y fait uvre de créateur : comme le poste nexiste que depuis 1830, il doit poser et combattre des principes, inventer des pratiques, instaurer, dabord, plus que restaurer. Autour des fleurons de son oeuvre, comme Saint-Savin ou Vézelay, se presse la foule de monuments et dobjets dont la sauvegarde lui est due, ne serait-ce que partiellement, quil fût commanditaire de travaux, pourvoyeur de crédits, ou quil ait pesé de son influence en faveur dun projet. Lessor que prend la cause des monuments sous sa direction se laisse chiffrer : en 1834, lors de sa prise de fonction, les crédits de restauration étaient de 95 000 francs ; en 1848, ils atteignent 800 000 francs. Les deux vocations de Mérimée sont solidaires. Au-delà des interférences thématiques - La Vénus dIlle (1837) est une aventure darchéologue, Carmen (1845) a pour toile de fond des interrogations historiques remontant à lAntiquité, Lokis (1869) traite de la disparition des langues primitives - ,luvre de lécrivain et lœuvre de larchéologue sont aimantées par la même fascination des origines, de larchè. Par là sexplique aussi lintérêt de Mérimée pour lhistoire. En 1844, ce nest pas seulement lauteur de Colomba, mais aussi celui de lEssai sur la guerre sociale qui est élu à lAcadémie française et, après 1846, lorsque lécrivain se tait pour vingt ans, cest lhistorien qui tiendra la plume, en explorant, en Espagne, en Russie, des époques régies par des moeurs violentes, plus proches des sources que le présent timoré de la France. En 1853, le vieil ami de la famille de Montijo est nommé sénateur, il sera désormais assidu à la cour et aidera Napoléon III à préparer son livre sur César. À notre époque encore, on lui reproche son ralliement à un régime politique décrié. Rappelons, toutefois, que son unique intervention dans la vie politique fut sa tentative de rapprocher Thiers de limpératrice, le 20 août 1870, et quil ne démissionna de son poste dinspecteur quobligé par la maladie, de sorte que cest aux monuments surtout que profita sa haute position. De nos jours, loeuvre de Mérimée rencontre un accueil étrange. Lécrivain est lu, ses nouvelles sont rééditées sans cesse dans toutes les collections de poche. Pourtant, les critiques se désintéressent de son oeuvre, probablement à cause de sa singularité : ni romantique, ni réaliste, elle est inclassable et, de plus, elle diffère essentiellement de la littérature environnante par son esthétique du peu, qui détermine jusquau choix du genre, plutôt déprécié en France, de la nouvelle. Contraire aux descriptions et aux analyses et favorisant, par là, le positif, cette esthétique est aussi à lorigine de la prétendue « sécheresse » de Mérimée, une idée reçue par laquelle la critique justifie ses réticences. Celles-ci nont été aucunement atténuées par la récente vogue de Carmen qui, à partir de lopéra, a promu un mythe tout en laissant dans lombre, sinon en y repoussant, la nouvelle où il a pris naissance. Luvre de linspecteur des Monuments subit le destin contraire. Si le promeneur ignore que lédifice quil admire a été conservé grâce à Mérimée, pour les archéologues, son nom est incontournable. Ce nom, il est vrai, à la différence de celui dun Viollet-le-Duc, dun architecte chargé des travaux, ne se rattache pas au monu-ment dont linspecteur général a commandé la restauration, mais il demeure le nom du fondateur dune politique densemble de la conservation du patrimoine français. Létrangeté de laccueil saccuse davantage du fait que les recherches littéraires et archéologiques sont coupées les unes des autres, comme si linspecteur des Monuments et lécrivain nétaient pas la même personne. Rien détonnant, par conséquent, à ce que leur identité échappe complètement aux non initiés. Quant à Mérimée historien, les chercheurs sintéressent si peu à ses travaux que le public daujourdhui ignore jusquà son existence. En 1903, le centenaire de la naissance de Mérimée a passé inaperçu. En 1920, cinquantenaire de sa mort, la presse a célébré lécrivain, donnant limpulsion à dimportants travaux dédition et de recherche. En 1953, la Bibliothèque nationale a présenté une grande exposition de plus de cinq cents pièces. En 1970, les archéologues surtout lui ont rendu hommage par une exposition et par diverses publications. 2003 est le bicentenaire de sa naissance. Le temps est venu, peut-être, de reconnaître la pluralité des dimensions de son uvre et sa valeur.
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![]() Illustration de Colomba par Daniel Vierge, 1901 © AKG Paris |
![]() Photographie de Prosper Mérimée écrivain et sénateur, anonyme, album Disdéri Musée d'Orsay © RMN / J-G Berizzi |
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