2003
~ Sciences et techniques ~
> programme des manifestations La technique se présente souvent comme enfant terrible de la science quelle semble prolonger dans ses bons et ses mauvais effets ; pourtant, de nos jours, la science nexiste que par et, sans doute, pour la technique, quelle sert plus quelle ne guide. Cest donc de technoscience quil faudrait parler, technoscience qui na que très récemment déployé tous ses artifices. En effet, exception faite de la médecine qui pose un problème à part, cest par ses réalisations en rapport avec la vie quotidienne que la science a commencé à révéler sa magie : le train, bien avant lavion, commença à raccourcir les distances (et cest par lui que nous avons appris le respect de lheure exacte), lélectricité fit sévanouir la plupart des fantômes de la nuit, le téléphone qui se continue par Internet abolit le temps de la communication. La pénétration de lunivers domestique, quant à elle, se fit plus lentement. Le réfrigérateur est déjà ancien mais les arts ménagers, dont se moque le grand parolier Boris Vian datent dil y a quarante-cinquante ans à peine, comme la chanson qui marque précisément le début de la généralisation du phénomène technologique dans la sphère privée. La saturation domestique ne sest produite que dans les années soixante-dix en Europe. Peu avant, dans les années trente en France, un kilowatt suffisait aux besoins électriques dun ménage. Et encore, le fer à repasser électrique, très simple techniquement mais vorace, absorbait-il la plus grande partie de cette énergie. De nos jours, le compteur de 10 kW est devenu une banalité. Un à dix en cinquante ans, cest aussi lécart, en matière de consommation dénergie, qui sépare le tiers-monde des pays industrialisés en lan 2002 ! Le grand potlatch des deux guerres mondiales achevé, et les biens partis en fumée (« consumés », disait Georges Bataille), une nouvelle phase de technologisation allait commencer qui étendrait horizontalement lusage quotidien des produits de lart industriel à lensemble du monde, et verticalement à toutes les classes sociales. Les « bienfaits » du savoir prenaient la forme de la « consommation » pacifique de la science. Limpact des techniques dans notre quotidien, en tant que phénomène symbolique autant que réel, imposa ainsi assez brutalement une autre manière dêtre au monde. Cette nouveauté quest la technologie de la vie quotidienne est donc le miroir de notre âme (américano-occidentalo-japonaise) et il faut la resituer dans son contexte philosophique et éthique au sens le plus large du terme. Tout dabord dans une perspective évolutionniste - et les discours techniciens se situent toujours dans cette perspective métaphysique - , une filiation sesquisse facilement entre lensemble pilon-mortier et le presse-purée en fer suivi du robot de cuisine, comme il est loisible dimaginer que le poêle à bois ou à charbon de la bourgeoisie du XIXe siècle a donné le chauffage central. Mais cette filiation reste purement fictive car lappareil ménager ou le chauffage urbain sont en rupture avec les techniques précédentes sur le plan social : ils supposent lexistence dimmenses infrastructures techniques qui les entourent. Ces macro-systèmes techniques ne sont que des intermédiaires, des « grands communicateurs », comme transports ferroviaires et aériens, télécommunications, approvisionnement énergétique et alimentaire, électricité, informatique, transferts dorganes... mais ils sinsèrent dans le social en imposant une nouvelle dépendance à lindividu qui ne peut vivre que branché sur ce « poumon artificiel » qui fait respirer le monde entier. Poumon qui, pour ce faire, a besoin dune énergie venue des sables dArabie ou bien en France, qui fait exception, de lusine nucléaire. Il faudra du reste prendre un jour conscience de lénorme part que prennent ces nouvelles technologies de la vie quotidienne dans la pollution atmosphérique et la production de leffet de serre (la pire de ces techniques de ce point de vue est évidemment la climatisation). Cest donc bien cela la nouveauté radicale qui marque à un moment le développement des techniques de la vie quotidienne en tant que phénomène apparemment local, elles expriment en réalité la puissance du grand système technique et nous disent en privé que « big is beautiful ». Cest en cela que lindividu consommateur moderne est « branché ». La cocotte SEB paradoxalement nappartient pas vraiment à cet univers. Elle continue la tradition française de la cuisson lente en laccélérant certes, - nous sommes entrés dans le monde « speed » après la Deuxième Guerre mondiale - mais sans la brancher nécessairement sur le macro-système. Un feu de bois peut suffire puisque le principe est très simple et se fonde uniquement sur laccroissement de la pression atmosphérique... Cest là une exception car lalchimie de la cuisine se transforme aujourdhui en une chimie produite sur de grands espaces par lalimentation surgelée, elle-même rendue possible par le couplage des transports et de lélectricité, de la chambre froide du camion et celle du magasin. À un bout de lhistoire récente de lélectroménager nous retrouvons ainsi la cocotte minute et à lautre linfernal micro-ondes. Pour conclure, lévolution technologique soutint une utopie sociale lorsquelle proclama bien haut quelle adoucissait le travail de lhomme grâce à la machine ou quelle libérait la femme de la corvée domestique grâce aux appareils ménagers. Aujourdhui, elles contribuent à fabriquer ce que lon pourrait appeler la « Mac Donaldisation du monde » et accompagnent un mouvement de mondialisation culturelle et duniformisation. Lavenir des techniques de la vie quotidienne ne se joue pas apparemment au quotidien mais restera le produit complexe de décisions prises très loin du consommateur. Toutefois, le problème pour les décideurs dans les pays riches deviendra de plus en plus celui de trouver les moyens de faire rêver les masses pour leur vendre le progrès tel quils le conçoivent. Cest donc sans doute sur ce plan de limaginaire du progrès que le sujet moderne est le plus capable de réagir. Pour moi, les techniques de la vie quotidienne sont un enjeu essentiel dans la démocratie moderne car cest à son niveau, au niveau local, que lindividu peut redevenir sujet de son histoire. Il faudrait réinventer du savoir, faire résister aux sirènes publicitaires, imaginer un autre futur que celui proposé par le système technique qui nous emprisonne. Utopie sans doute mais un monde sans utopie est un monde condamné et la cuisine est un lieu très sensible à lutopie car cest là que se retrouve le plaisir essentiel de toute vraie civilisation où le manger et le boire sont les conditions de « lêtre ensemble ». Alain Gras
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