2003
~ Vie politique et institutions ~
> programme des manifestations Dans le port de Honfleur, le 15 mars 1603, la Bonne Renommée et la Françoise mettent à la voile à destination des terres de lAmérique du Nord déjà connues sous le nom de « Nouvelle France », laquelle sétend, au gré de son premier historien, lavocat Marc Lescarbot, « depuis la Terre Neuve de la Floride jusques à la Terre Neuve du Nort inclusivement ». Les deux petits navires - quelques centaines de tonneaux - ont été affrétés par « le Sieur Commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, qui estoit homme tres-honorable, bon Catholique, grand serviteur du Roy, qui avoit dignement et fidelement servy Sa Majesté en plusieurs occasions signalées ». Cest une imposante figure que celle dAymar de Clermont-Chaste, chevalier de Malte, commandeur de Limoges, grand prieur dAuvergne, grand maître de lordre de Saint Lazare, vice-amiral de France, héros malheureux de lexpédition que Catherine de Médicis et Henri III avaient, en 1583, envoyée aux Açores, sous le prétexte dy soutenir les intérêts de dom Antonio, prétendant au trône de Portugal. En 1603, à peine rentré dAngleterre, où Henri IV lavait envoyé en qualité dambassadeur extraordinaire, Chaste avait été associé par le roi au premier président au parlement de Rouen et au sieur de La Cour, pour former une commission chargée de concilier les intérêts et dunifier laction des mar-chands et armateurs de Rouen et de Saint-Malo, qui se disputaient âprement la double richesse des terres nouvelles dAmérique septentrionale : la morue et la fourrure. Cest alors que le Commandeur se lance lui-même dans la compétition. Comme « la despense estoit fort grande, il fit une société avec plusieurs gentilshommes et principaux marchands de Rouen et dautres lieux... Ce questant fait, ils ont fait equiper vaisseaux, tant pour lexecution de cette entreprise que pour descouvrir et peupler le pays ». Ainsi parle un jeune homme du nom de Samuel Champlain qui, à la veille du départ de lexpédition, sétait concilié les bonnes grâces du Commandeur, au point que celui-ci lui avait demandé sil « auroit agréable de faire le voyage pour voir le pays, et ce que les entrepreneurs y feroient ». À quoi Champlain avait favorablement répondu, mais seulement après avoir obtenu de M. de Gesvres, secrétaire dÉtat, une « lettre addressante » à François Gravé, sieur du Pont, à qui Chaste avait confié le commandement de la flottille. Gravé devait recevoir le jeune homme « en son vaisseau et lui faire voir et recognoistre tout ce qui se pourroit en ses lieux, en [l]assistant de ce qui luy seroit possible en cette entreprise ». Au retour, Champlain devait faire « fidel rapport » à sa Majesté. Cest ainsi quentre dans lHistoire un jeune homme qui reste encore aujourdhui, à bien des égards, un inconnu. Il est saintongeais et né à Brouage, port du sel et forteresse disputée. Mais à quelle date : 1567, 1570, 1580 peut-être? Il nest nul moyen den décider. Nous savons seulement que son pèreétait capitaine de marine, et roturier. La particule, qui apparaît épisodiquement dans les actes et les ouvrages, est de pure complaisance, de même que les qualifications « décuyer » et de « noble homme », rituellement accolées par les notaires au patronyme de tout personnage qui sest élevé dans léchelle sociale. Le jeune saintongeais a acquis une solide instruction élémentaire, sans toutefois faire « ses humanités ». A-t-il étudié à Brouage, dans une « Académie » dont lexistence vient seulement dêtre révélée par lédition du Voyage de Thomas Platter le jeune ? Ses indéniables qualités de géographe, de cartographe, et de dessinateur, il est plus que probable quil les a acquises de la fréquentation du sieur du Carlo, ingénieur et géographe du roi, qui vivait à Brouage et auquel nous savons quil avait voué une affection filiale. Enfin, il ne doit pas être mis en doute que grâce à son « oncle provençal », il a voyagé, muni de lautorisation dun amiral espagnol, dans les terres, pourtant interdites aux étrangers, des Indes occidentales. Cest justement parce quaussitôt rentré en France, il a remis au roi un rapport, nécessairement confidentiel, sur ce quil a observé dans lAmérique hispanique, quil a retenu lattention dHenri IV et quil a été recommandé àChaste et Pont-Gravé. Au reste, en 1603, Samuel Champlain voyageait à ses frais sur le vaisseau du Commandeur. Au bout de deux mois, la flottille toucha Tadoussac, comptoir bien connu des marins et trafiquants de fourrures. Les Français assistèrent à une « tabagie », le festin des « sauvages ». Champlain remonta le Saguenay, puis la « rivière de Canadas », qui nétait pas encore le Saint-Laurent, jusquau saut Saint-Louis. Au-delà du réseau de rivières et de lacs que décrivaient les Indiens, il crut deviner « la mer du Su » (Sud). Le retour samorça le 16 août, les vaisseaux faisant escale à Gaspé et à lîle de Cap-Breton. À leur arrivée à Honfleur, les voyageurs apprirent la mort récente de Chaste. Samuel Champlain se hâta vers la cour, fit rapport au roi, à qui il remit une carte (malheureusement perdue) des terres parcourues. Tel fut le premier contact avec le Canada du
« père de la Nouvelle France ».Ainsi débute aussi une
aventure personnelle que trente années de travaux, de dangers
affrontés et unefidélité obstinée à
lidée de la France nouvelle, vont transformer en une uvre
historique majeure. Les lignes de force de lentreprise transparaissent
déjà dans le petit livre que Champlain publie, dès son
retour, sous le titre alléchant Des Sauvages, ou
voyage de Samuel Champlain, de Brouage, fait en la France nouvelle, lan
1603.Lauteur ny prétend pas à autre chose que
de « pouvoir rendre fidele tesmoignage de la verité ». Ce
compte rendu dépouillé (Champlain na jamais
été un «écrivain ») comporte une partie
« ethnographique », consacrée « aux moeurs,
façons de vivre, mariage, guerres et habitations » des «
peuples » rencontrés. Et aussi un carnet de route
dexplorateur et de géographe décrivant avec
sécheresse et objectivité la « descouver-ture » de
« quatre cens cinquante lieues dans le pays des sauvages ». Enfin,
une approche de ce qui sappelle encore lAcadie, connue par
ouï-dire. Lesprit de la colonisation civilisatrice y surgit au
détour dune phrase. Certes, Champlain partage lavis de
Lescarbot que « ces peuples... sont hommes comme nous » et que
leurs murs « ne sont point si estranges ni esloignées de
nous ». Cest visiblement à cette uvre que rêve le jeune explorateur. Celui-ci déplore que lentreprise canadienne soit si tôt interrompue par la mort du Commandeur. Le Saintongeais, « fort affligé », estime que le flambeau ne peut être repris que par « un seigneur de qui lauthorité fust capable de repousser lenvie ». La Providence (mais Champlain ne la-t-il pas aidée ?) voulut que le successeur fût aussi saintongeais : Pierre Dugua, sieur de Mons, gouverneur de la place protestante de Pons, vétéran, sous la bannière royale ¢comme Chaste, comme Pont-Gravé, comme Champlain lui-même - de la campagne de Bretagne, qui, mettant un terme aux guerres civiles, a permis aux Français de reprendre lexploration du monde. Cest sous lautorité de Dugua, lieutenant-général du roi en Nouvelle-France, quen 1608 Champlain fonda Québec.
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