Célébrations nationales 2002

~ Arts ~

Inauguration de la Cité radieuse de Le Corbusier
14 octobre 1952

> manifestations



Portrait de Le Corbusier

Portrait de Le Corbusier dessinant une coupe de
l'unité d'habitation de Marseille, vers 1950
© Fondation Le Corbusier,
L4 (7) 33
Marseille : unité d'habitation, 1949
Marseille : unité d'habitation, 1949. Plan FLC 25361
© Fondation Le Corbusier

Ronchamp : Chapelle Notre Dame du Haut, 1951
© Fondation Le Corbusier, L3 (2) 104


Quand on évoque l'architecture du XXe siècle, un nom s'impose immédiatement à l'esprit : celui de Le Corbusier. Il est souvent identifié à un événement majeur du siècle dernier : l'urbanisme moderne, et l'explosion urbaine. Son talent de polémiste y est pour beaucoup.
Mais le théoricien de la ville moderne, le propagandiste opiniâtre et radical, le père des " cités radieuses " (dont la plus connue est celle de Marseille, inaugurée le 14 octobre 1952), serait oublié s'il n'avait été avant tout un immense créateur d'architecture, celui qui a établi de façon éclatante une union entre la pure raison technique, l'émotion des formes et des matières, le don d'inventer des espaces nouveaux et un lyrisme très personnel. Ses maisons comme la villa Savoye, le Pavillon suisse à la Cité universitaire de Paris, la chapelle de Ronchamp, le couvent de la Tourette ou la ville indienne de Chandigarh et ses palais publics, sont des chefs-d'œuvre qui ont marqué profondément le siècle. Je lui dois d'être architecte, parce que c'est en découvrant dans un livre, à l'orée des années 60, ses dessins de la Main Ouverte, un lieu créé pour Chandigarh, que j'ai eu envie de faire les Beaux-Arts.

Charles-Édouard Jeanneret, qui deviendra Le Corbusier, est né dans le Jura suisse le 6 octobre 1887 à La Chaux-de-Fonds. À l'âge de treize ans, il entre à l'École des Arts et Métiers comme élève graveur de L'Éplattenier, un professeur de dessin dont l'influence sera déterminante. Cet homme lui donne, très jeune, un champ de vision d'une ampleur extraordinaire, mais absolument atypique, car limité au domaine du visible. Jeanneret construit à dix-sept ans ses premières villas, de style classique.

Déjà, il s'intéresse à l'art de bâtir les villes, et projette d'écrire un livre sur le sujet, une leçon en forme d'apologie de la rue et de la place, contre La Chaux-de-Fonds, ville moderniste, reconstruite selon des principes hygiénistes. Avec ses honoraires, il part pour un long voyage, remplit beaucoup de carnets. Puis, en 1908, il travaille comme dessinateur chez les frères Perret où il découvre le béton armé et, en 1910, en Allemagne, chez l'architecte Peter Behrens. Sept ans plus tard, il s'installe définitivement à Paris où la peinture le passionne. Il adopte le pseudonyme de Le Corbusier.
En 1925, il publie Urbanisme, un livre étonnant, dans lequel il énonce une crise et propose de rebâtir les villes de fond en comble. L'espace traditionnel est retourné, la rue, ordonnatrice de toute ville depuis l'antiquité, peu à peu rejetée : l'existant est condamné ; la rhétorique architecturale, ses symétries, ses ordres décoratifs sont congédiés.
Ce livre sur la ville représente l'antithèse de l'ouvrage qu'initialement il avait voulu écrire. Que s'est-il passé ? Il y a eu la brèche de la Grande Guerre. La perception de l'efficacité de la technique et des exigences du grand nombre, la montée en puissance de l'industrie, du taylorisme, le choc de la révolution de 1917.

Le Corbusier rêve d'un ordre nouveau, né de l'automobile, de la mécanisation, de l'habitat collectif, normalisé, un monde où esthétique et technique sont liées, comme dans le paquebot. Très vite, il s'est campé dans la posture du guide inspiré par le modèle léniniste. Il n'a jamais été marxiste, mais il a aimé aveuglément cette idée si forte chez Lénine que pour construire un monde nouveau, il faudrait totalement raser l'ancien. Il croyait que des solutions définitives viendraient de ses schémas, mais il voyait le monde avec un prisme : pour lui, la ville et l'architecture, le visible et les formes étaient tout, l'alpha et l'oméga de la civilisation.

En 1928, il contribue à fonder les CIAM (les " Congrès Internationaux d'Architecture Moderne ") avec un groupe international d'architectes et d'urbanistes. Cinq ans plus tard, paraît la célèbre " Charte d'Athènes ", manifeste prophétique jetant les fondations de la ville nouvelle. Dans le même temps, l'œuvre bâtie de Le Corbusier est lumineuse et exemplaire. Elle est constituée essentiellement de maisons individuelles, pures, simples, toujours très neuves dans l'invention des espaces. Il théorise aussi une sorte de catéchisme, les cinq points de l'architecture moderne : pilotis, toit-terrasse, façade libre, fenêtre bandeau, et plan libre individualisant chaque étage. Peu à peu, il est reconnu comme un maître.
Dans nombre de pays, tels que le Brésil et l'Argentine, il imprime sa marque, suscite des vocations. Vers la fin des années vingt, il participe aux concours pour le Centrosoyouz de Moscou, puis pour le palais de la Société des Nations à Genève et son projet est refusé parce qu'il était imprimé à l'encre ! En 1947, il fait partie de la commission d'étude pour le Siège de l'ONU à New York avec Wallace Harrison et Oscar Niemeyer.

Pourtant, après la guerre, il n'est pas appelé à la reconstruction de la France comme il le souhaiterait. Ses compromissions avec Vichy ont dû compter : de toute façon, " l'Ordre des Architectes " le rejettera toujours. Il obtient tout de même quelques commandes, grâce à des personnalités telles que Nehru, Claudius-Petit ou le Père Couturier. Ainsi verront le jour ses œuvres les plus généreuses. Il traite d'une façon unique le béton : il lui trouve cette vivante irrégularité de la pierre romane. Marqué par Oscar Niemeyer et ses courbes de la chapelle de Pampulha, il s'écarte de l'angle droit et étonne brusquement avec la chapelle de Ronchamp et l'extraordinaire couvent d'Eveux-sur-Arbresle. Après " l'unité d'habitation de grandeur conforme " de Marseille, il en construit d'autres à Nantes ou à Briey. En 1957, il édifie la Maison du Brésil à la Cité universitaire de Paris et, en 1961, avec José Luis Sert, le centre des arts visuels de l'université Harvard à Cambridge (États-Unis).

À partir de 1950, sur toute la planète, on a désormais l'impression de voir appliqués, maladroitement, les principes de la " Charte d'Athènes ". Est-il légitime d'attribuer à Le Corbusier tous les maux associés à cette phase d'explosion urbaine, en lui imputant les simplismes pratiqués alors ? Ou a-t-il simplement su anticiper et extrapoler des évolutions nécessaires, efficaces, inévitables face aux problèmes immenses qui apparaissaient ? Des villes ont grossi de 1000 personnes par jour ! De fait, Le Corbusier concentre encore sur son nom l'aversion du grand public pour l'architecture moderne, identifiée à la boîte, à la répétition, à la tristesse, alors qu'il reste un " fondateur " reconnu par la plupart de ses confrères.

On dirait qu'il symbolise le fossé entre le public et l'architecture du béton, probablement parce qu'il en a théorisé les aspects collectivistes, normatifs et universels. Le Corbusier symbolise la rencontre entre deux passions : celle de l'ordre, qui le pousse à diriger, à agrandir, à normaliser, à équarrir, à voir ; celle de l'émotion , qui l'incite à regarder, à habiter, à concevoir une petite maison pour sa mère, à aimer les rondeurs des montagnes et les " courbes généreuses des corps de femmes ", à être ébloui par la lumière de la Méditerranée, à peindre tous les matins de sa vie.
L'ivresse d'un monde en devenir rapide lui a fait croire à une ville enfin parfaite, qui méconnaît l'évolution, le futur, alors que son œuvre montre une leçon d'invention sans cesse renouvelée.


Christian de Portzamparc
Architecte


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