L'étude du cadastre, institution
à laquelle les Français sont très attachés
ne serait-ce que parce qu'elle touche au droit de propriété,
est révélatrice de l'histoire et des coutumes d'un pays
et se confond pratiquement avec l'évolution économique
des peuples.
Dans sa longue évolution qui va du cadastre chaldéen (6000
ans avant Jésus-Christ) au cadastre d'aujourd'hui, on a coutume,
pour la France, d'attribuer une place particulière au cadastre
napoléonien qui est à l'origine du cadastre français
contemporain.
Mais on oublie que celui-ci eut à son origine une expérience
originale : la tentative de constitution d'un cadastre par masses de
cultures dont l'initiative revient à une commission créée
en 1802. En effet, dès le début de la Révolution
en 1790 l'Assemblée constituante supprima les anciens impôts
et les remplaça par une contribution foncière unique établie
sur toutes les propriétés foncières à raison
de leur revenu net.
Pour établir cet impôt
de répartition et déterminer sur tout le territoire la
contenance et le revenu de ces propriétés la confection
d'un cadastre général était, de l'avis de tous,
indispensable (dès l'ouverture des États généraux
de 1789, 73 assemblées électorales de la noblesse et 58
du tiers état, réclamèrent l'exécution d'un
cadastre général).
Aussi l'Assemblée constituante, poussée par l'opinion,
décida qu'il serait effectué un levé des circonscriptions
divisées en sections et que les parcelles composant les sections
seraient indiquées sur des plans spéciaux. Cependant l'application
de ce levé, à la charge des communes resta limité.
Puis le décret du 21 mars 1793 réaffirma, sous la Convention,
la nécessité de mettre en uvre un cadastre d'ensemble.
La loi du 22 brumaire an VII
(12 novembre 1798) complétée et étendue par la
loi organique du 3 frimaire an VII ( 23 novembre 1798) créa l'administration
des contributions directes afin d'assurer une plus juste répartition
de l'impôt et consacra un mode d'évaluation du revenu des
propriétés foncières basé sur le revenu
net imposable mais ne précisa pas sur quel fondement technique
serait réalisée cette évaluation.
Ainsi à l'aube du XIXe siècle le système était
toujours basé sur la déclaration des propriétaires
et, l'évaluation dans chaque commune du revenu imposable des
terres étant de la compétence de répartiteurs,
l'imposition demeurait inéquitable et ce d'autant plus que la
plupart des mutations entraînées par la confiscation et
la vente par l'État des biens du clergé et des immigrés
n'avaient pas été prises en considération.
Pour des raisons économiques on va tout d'abord tenter d'établir
un système limité fondé sur les masses de cultures.
C'est l'arrêté du 11 messidor an X (30 juin 1802) qui créa
une commission de sept membres qui proposa la confection d'un cadastre
général par masses de cultures.
Ce projet fut entériné par un arrêté des
Consuls du 12 brumaire an XI (3 novembre 1802) qui en décida
l'application dans 1915 communes.
Ce projet consistait, en prenant
comme support un plan établi à l'échelle du 1/5000,
à diviser le territoire communal en masses circonscrites par
des limites naturelles.
Les terrains cultivés de la même manière et portant
des récoltes de même nature étaient réunis
en une masse unique puis reportés sur le plan.
Dans chacune de ces masses on ne tenait pas compte du nombre de propriétaires
de parcelles mais ceux-ci déclaraient la contenance des parcelles
possédées. Si le système mis au point présentait
certains avantages et révélait une certaine ambition,
sa mise en uvre s'avéra délicate et difficile. En
effet il existait une différence considérable entre les
indications données par les propriétaires et les contenances
fournies par le plan et, s'agissant d'une répartition par masses,
les erreurs concernant les propriétés des uns avaient
une répercussion directe sur les propriétés des
autres.
Aussi l'opération suscita des plaintes des maires, des conseils
généraux et des propriétaires et fut suspendue
après cinq ans de travaux.
Il faut dire que la tâche
n'était pas facile, s'agissant de mesurer une étendue
de plus de " quarante mille lieues carrées " et d'y
reporter plus de cent millions de parcelles.
Mais ce cadastre limité aux masses de cultures initié
par la commission du 30 juin 1802 fut directement à l'origine
du cadastre parcellaire de 1807 où, à partir d'un arpentage
général de toutes les parcelles du territoire, l'on ne
distingua plus seulement d'après la nature de culture des terrains
mais où l'on tint compte également de la personne des
propriétaires.
Il en va du cadastre comme d'autres domaines, c'est à partir
d'expériences originales que naissent des systèmes sûrs
et performants et à cet égard les promoteurs du cadastre
par masses de cultures firent uvre de pionniers.
Stéphane Lavigne
docteur d'État en Droit
maître de conférences à l'université Paris-Sud
avocat à la Cour
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