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Lorsque Jeanne Laurent, sous-directeur du théâtre
et de la musique au ministère de l'éducation nationale,
décide au début des années cinquante de lancer
à Paris un vaste théâtre ouvert au plus large public,
elle pense disposer du lieu nécessaire à ce grand dessein
et connaître un homme capable de le conduire. Le lieu serait l'immense
salle du palais de Chaillot, qui fut dirigée de 1920 à
1933 par Firmin Gémier sous le nom de Théâtre national
populaire.
Devenu Théâtre national du Trocadéro au départ
de son fondateur, démoli et reconstruit au sein d'un nouveau
palais à l'occasion de l'exposition universelle de 1937, cet
établissement vivotait médiocrement : gigantesque et d'autant
plus mal équipé qu'il avait été mis à
la disposition de l'ONU en attendant l'achèvement de son siège
de New York, il était entièrement à refaire, et
il serait d'autant plus difficile à gérer qu'il n'avait
pas un statut d'établissement public.
Mis sous le régime de la concession, il ne bénéficierait
que d'une subvention relativement modeste, son directeur étant
responsable sur ses deniers de son équilibre financier.
Il y avait là de quoi décourager les plus vaillants, mais
Jeanne Laurent avait trouvé l'aventurier assez héroïque,
l'artiste assez amoureux du public et le metteur en scène assez
convaincu de l'importance sociale du théâtre pour accepter
la mission qu'elle proposait : il avait trente-neuf ans, il animait
depuis 1947 le Festival d'Avignon, et il s'appelait Jean Vilar. Il fut
nommé à partir du 1er septembre 1951, directeur du Théâtre
national populaire, qu'il avait tenu à rebaptiser ainsi et qu'il
allait rendre célèbre à travers le monde sous le
sigle de TNP.
Jean Vilar constitua en quelques mois une équipe administrative
sous la direction de Jean Rouvet, ainsi qu'une équipe artistique
et technique où l'on trouvait les décorateurs Léon
Gischia et Edouard Pignon, le scénographe Camille Demangeat,
le musicien Maurice Jarre, l'éclairagiste Saveron. Il réunit
aussi une troupe d'une vingtaine de comédiens, dont le plus illustre
était Gérard Philipe, et où l'on rencontrerait
au fil des années Germaine Montero, Monique Chaumette, Maria
Casarès, Silvia Montfort, Jean Le Poulain, Charles Denner, Philippe
Noiret, Philippe Avron, etc.
Après quelques mois de tournée à Suresnes et en
banlieue parisienne, où Le Cid et Mère courage
remportèrent un immense succès, puis en Allemagne et en
Belgique, le TNP s'installa dans ses murs le 30 avril 1952, avec L'Avare
dont il devait donner 99 représentations. Malgré l'éviction
de Jeanne Laurent en octobre de la même année, Jean Vilar
allait poursuivre sa tâche à Chaillot jusqu'en 1963.
Au départ du projet, on trouve un double impératif à
respecter : théâtre national, le TNP doit rassembler toute
la société dans la cérémonie dramatique,
à l'opposé du précepte de Brecht, pour qui le théâtre
doit aviver les contradictions et attiser les conflits entre les classes
sociales.
En outre, théâtre populaire, le TNP doit avoir comme objectif
premier de s'ouvrir aux spectateurs les plus défavorisés,
non pour les flatter ou les distraire, mais pour leur donner accès
au répertoire le plus haut, joué avec la plus grande ambition
artistique. Il s'agit bien de " faire partager au plus grand nombre
ce que l'on a cru devoir réserver jusqu'ici à une élite
", parce que le " théâtre est une nourriture
aussi indispensable à la vie que le pain et le vin " : d'où
l'affirmation, devenue célèbre que " le théâtre,
au premier chef, est un service public, tout comme le gaz, l'eau, l'électricité
".
Pour servir cette ambition, il y a d'abord tout un travail d'organisation
à faire. Il faut s'intéresser au public sans relâche,
pour lui rendre le théâtre accessible et familier (prix
des places, accueil en musique, possibilités de restauration,
horaires, gratuité des services, etc.) et pour le préparer
à apprécier les uvres proposées (publication
d'une revue, Bref, prises de parole sur les lieux de travail, liens
avec les comités d'entreprise, travail avec des associations
de spectateurs, etc.).
L'époque, il est vrai, était au militantisme culturel
et aux débats publics sur des sujets de politique, d'éthique,
de société. Le TNP lui-même n'a pas été
épargné par les polémiques (Sartre, le Théâtre
populaire, et " modernistes " de tout poil, mais aussi adversaires
politiques d'une extrême virulence).
Plus importante encore est la question du répertoire et du style
de jeu. Jean Vilar, bien qu'il reconnaisse le rôle essentiel de
la mise en scène, préfère se qualifier de régisseur,
pour bien marquer sa subordination au texte et au public : obligé,
tant à Paris qu'à Avignon, de présenter ses spectacles
dans des lieux et sur des plateaux immenses, il a été
l'inventeur d'une mise en scène claire, fondée sur un
découpage de l'espace par la lumière et par le recours
à des signes scéniques forts (objets, accessoires, couleurs,
sons). C'est le répertoire, cependant, qui lui a posé
des questions vraiment difficiles : adepte convaincu d'un théâtre
actuel écrit pour les spectateurs d'aujourd'hui, il n'a pu le
monter ni à Chaillot ni dans la Cour d'honneur à Avignon,
lieux où il ne pouvait s'adresser à un public plus restreint
sans mettre en péril les finances de son entreprise et son objectif
d'ouverture à tous.
Il fut ainsi amené dans les dernières années de
son mandat à ouvrir une seconde salle rue Récamier, au
service du théâtre contemporain, tandis qu'il consacrait
Chaillot à la redécouverte de classiques français
et étrangers, en se persuadant que les uvres du passé,
lues d'une certaine manière, pouvaient tendre un miroir à
nos " difficultés de 1960 ou 1961 ".
Mais, les conflits de la société française s'avivant
de jour en jour, il devenait de plus en plus difficile à Jean
Vilar, désireux de ne pas séparer le vrai du beau, ni
le culturel du civique, de rester à l'écart du combat.
Malgré le prestige immense désormais attaché au
TNP, il décida de s'en aller du jour où il ne s'estima
plus en mesure d'être fidèle à la lettre et à
l'esprit de son cahier des charges.
En douze ans, il avait monté 81 spectacles devant plus de 5 500
000 spectateurs. Sa mission remplie, il annonça donc qu'il ne
demanderait pas le renouvellement de son mandat au-delà du 1er
septembre 1963, parce qu'il lui fallait désormais reprendre sa
liberté de citoyen.
Robert Abirached
écrivain
professeur émérite à l'université de Paris
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Témoignage
En 1960, Jean Vilar m'a engagé pour tenir
le rôle de Nuño dans " l'Alcade de Zalaméa
" de Tirso de Molina. Nuño était mon premier rôle,
le TNP mon premier théâtre et Jean Vilar mon premier metteur
en scène... Les répétitions commencèrent
par des lectures autour de la table. Vilar s'interrogeait à haute
voix sur les personnages. Il ne donnait pas de directives.
Nuño est un valet. Il ne quitte pas son maître, sorte de
Dom Quichotte ridicule. " Nuño, me dit Vilar, est une sorte
de Sancho Pança, lié à son maître. On te
mettra peut être un faux ventre. " Très vite, car
Vilar aimait donner un rythme aux répétitions, nous nous
sommes tous retrouvés sur la grande scène du Palais de
Chaillot. De la salle à la scène, Vilar faisait de fréquents
allers et retours, donnant des indications, parfois contradictoires
d'un jour à l'autre sur les entrées, cherchant la meilleure
façon de se présenter, jouant sur les ombres et les lumières,
distribuant des indications comme autant de particules énergétiques.
Au milieu des répétitions, Vilar m'a donné une
indication d'espace. " Tu te tiens à une portée de
claques de ton maître. Plus loin, on ne te voit plus. Plus près,
tu n'existes pas ". Et c'est vrai que dès que j'étais
à une portée de claques de mon maître, l'insolence
et la crainte animaient toutes les répliques du rôle, mon
personnage devenait vrai. Avec plaisir je constatais que Vilar ne me
parlait plus du faux ventre... Peu de temps avant la générale
je demandais à Jean Vilar ce qu'il pensait de Nuño. Il
m'a regardé avec un sourire : " Nuño : c'est toi
". Et une grande joie m'envahit que je garde en moi encore aujourd'hui.
Philippe Avron
auteur-interprète
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