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Tycho Brahé (Tycho est le prénom Tyge
latinisé) doit sa durable gloire à des observations à
l'il nu dont la précision n'a été dépassée
qu'après l'invention du télescope. Né en Scanie,
alors dans le royaume du Danemark, d'une famille de la plus haute noblesse,
il serait resté un homme de sa caste, fort peu cultivé,
sans un oncle maternel qui en fit son héritier et obtint qu'il
fît des études. Admis à quatorze ans à l'université
de Copenhague en rhétorique et en philosophie, il commença
à s'intéresser aux événements célestes,
avant, quatre ans plus tard, de se perfectionner à Leipzig dans
toutes les disciplines liées à l'astronomie.
Suivirent pour ce jeune noble atypique, hautain
et riche des voyages dans le Saint Empire ; il y fréquenta d'autres
universités (à Wittenberg il se fit couper l'arrête
du nez dans un duel d'étudiants et dut depuis porter une prothèse
de cire) et il s'initia auprès d'astronomes réputés
à leurs techniques d'observation et de calcul. Dès l'âge
de vingt-six ans il se fit connaître par un mémoire où
il établissait, grâce à des instruments perfectionnés
qu'il s'était fait construire à Augsbourg, qu'un astre
apparu en 1572 dans la constellation de Cassiopée n'était
ni un météore situé sous la sphère de la
Lune, ni même une planète, mais bel et bien une étoile
nouvelle, de mémoire d'homme jamais vue jusqu'alors (De nova
et nullius aevi memoria prius visa stella, Copenhague, 1573) ce
qui prouvait contre Aristote que les cieux ne sont pas incorruptibles.
De retour au Danemark, il constate grâce à ses mesures
qu'une belle comète apparue en 1577 a traversé la sphère
de Vénus : double démenti encore infligé à
Aristote et à ses sectateurs, qui non seulement tenaient les
comètes pour des objets sublunaires, mais pensaient les planètes
fixées sur des orbes solides (et donc infranchissables) les entraînant
dans leur rotation. Dès lors il polémique contre les orbes
solides, mais il faudra attendre 1588 pour qu'il publie Sur les très
récents phénomènes du monde éthéré
(De Mundi aetheri recentioribus phenomenis), où il relate
ses observations, renforcées par celles de 1582 sur une seconde
comète. C'est que d'autres travaux l'absorbent. Le roi du Danemark,
Frédéric II, a décidé de se l'attacher comme
astronome officiel et lui a remis en fief en 1577 l'île de Hveen
pour qu'il y installe un observatoire. En fait c'est un vaste château
qu'il construit, et qu'il baptise Uraniborg, palais d'Uranie.
Pendant 15 ans il y mène une vie fastueuse
et y accueille visiteurs et assistants. Il y trouve la place d'installer,
outre un laboratoire d'alchimie et une imprimerie, les instruments d'une
précision jusqu'alors inégalée qu'il a lui-même
conçus, tels qu'une sphère armillaire géante ou
un quadrant de plus de quatre mètres d'envergure fixé
à un mur ; il les décrira dans ses Mécaniques
de l'Astronomie renouvelée (Astronomiae instauratae mechanica,
Wandsbeck, 1598).
Le titre était justifié, car, comme en outre Tycho tenait
compte des réfractions atmosphériques, il renouvelait
complètement la donne céleste en faisant passer l'approximation
des observations de 10' à 2' d'arc. Et il avait compris que pour
réviser les tables existantes, on ne pouvait se contenter comme
avant lui de mesures isolées, mais qu'il fallait les renouveler
quotidiennement pour obtenir le suivi nécessaire à leur
confrontation et à leur interprétation.
Ce sont donc avec des archives infiniment précieuses qu'en 1597
il dut s'exiler, à la suite d'une lente détérioration
de ses relations avec Christian IV, le successeur de Frédéric
II. Pendant près de trois ans, grand seigneur fastueux et perclus
de dettes, il erre en Allemagne avec ses instruments, sa famille, ses
assistants et son bouffon, à la recherche d'un nouveau protecteur.
Il finit par le trouver en la personne de l'empereur d'Autriche Rodolphe
II, passionné d'astronomie et plus encore d'astrologie. Nommé
mathématicien impérial, Tycho vient s'installer en 1599
au château de Benatek près de Prague (où allait
paraître son Astronomiae Instauratae Progymnasmata - Préludes
au renouvellement de l'astronomie, 1602).
Là il invite Kepler, son cadet de vingt-cinq
ans, copernicien convaincu, à venir se joindre à son équipe.
La collaboration entre les deux hommes fut brève et interrompue
d'orages, mais ils surent mutuellement reconnaître leur génie.
Tycho en avait fait son successeur quand, en proie à une terrible
rétention d'urine, il lui arracha sur son lit de mort le serment
d'utiliser ses notes pour parfaire son propre système. Kepler
s'en acquitta en traitant les observations dont il héritait selon
les trois systèmes, ptoléméen, tychonien et copernicien,
et ce faisant il renouvela complètement la conception du mouvement
des astres (Astronomia nova, 1609).
Éminent observateur, Tycho Brahé ne fut pas le médiocre
théoricien qu'on a dit. Dès 1573, il avait esquissé
un système mixte, avec la Terre immobile au centre du monde,
la Lune et le Soleil tournant autour d'elle (comme chez Ptolémée),
mais Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne tournant autour
du Soleil (comme chez Copernic). Ce système, avant de servir
de couverture à certains coperniciens inquiets de la condamnation
de Galilée (1633), prenait en compte des objections astronomiques
et surtout physiques faites à Copernic, et valables tant que
n'avait pas été acquis le principe d'inertie.
Et ce ne fut pas non plus une mince avancée théorique
que de soumettre la tradition aristotélicienne au critère
de données d'expérience méthodiquement recherchées
et établies.
Gérard Simon
professeur émérite à l'université Charles
de Gaulle - Lille III
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