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C'est dans la seconde moitié du XVIIe siècle
que les savants ont commencé à s'intéresser aux
phénomènes de population. La démographie naît
en Angleterre, en 1661. Vauban propose en 1686 une Méthode
générale et facile pour faire le dénombrement des
peuples. Mais, s'il s'intéresse au sujet, c'est pour des
raisons économiques, fiscales et politiques plutôt que
scientifiques. La première contribution française de valeur
à la démographie est due à Antoine Deparcieux qui,
en 1746, publie la table de mortalité des rentiers. En 1772,
l'abbé Terray prescrit aux intendants de lui fournir, avec le
concours des curés, des tableaux annuels du mouvement de la population
qui ont été dressés jusqu'en août 1792.
Le Contrôle général espérait en tirer le
chiffre de population du royaume, en appliquant soit au nombre moyen
annuel des baptêmes, soit à celui des sépultures,
l'un de ces multiplicateurs que les arithméticiens avaient mis
à la mode, supposant que les taux de natalité et de mortalité
étaient à peu près fixes.
De tout ce passé, la Révolution allait faire table rase,
s'efforçant de renouveler entièrement la connaissance
de la population française, en donnant la préférence
aux recensements plutôt qu'à la statistique du mouvement
naturel.
La connaissance de la population supposait en premier lieu, une prise
de conscience de son intérêt des faits correspondants ;
puis l'organisation de leur enregistrement ; et enfin le traitement
et la centralisation des résultats. L'enregistrement exigeait
une somme de travail énorme, mais répartie sur des dizaines
de milliers d'agents (les officiers municipaux) que le pouvoir central
pouvait contraindre d'exécuter les tâches prescrites sans
leur accorder aucun moyen financier.
Au contraire, le traitement des données exigeait la mise en place
d'agents spécialisés et d'un bureau central de statistique.
La mise au service de la statistique de la pyramide des nouvelles institutions
locales (maires, sous-préfets, préfets) en les faisant
participer au travail comptable permit de pallier la faiblesse des moyens
administratifs.
La Convention thermidorienne puis le Directoire furent le temps de cette
organisation. La statistique de la population revint dans les attributions
des ministres de l'Intérieur, dont François de Neufchâteau,
qui ordonnèrent des dénombrements de population ou des
relevés mensuels des naissances, mariages et décès.
Ce dernier réussit peu à peu à les obtenir sans
qu'on puisse accorder aux premiers états recueillis une confiance
absolue.
En juillet 1798, François de Neufchâteau avait réorganisé
son ministère. C'était à la première division
que revenait le travail relatif à l'état civil et au mouvement
de la population mais aussi ce qui concernait la statistique et les
dénombrements de population.
Aussitôt après le coup d'État du 18 brumaire, les
consuls nommèrent ministre de l'Intérieur le mathématicien
Laplace, puis, le 4 nivôse an IX, Lucien Bonaparte. Le 18 germinal
suivant (22 mars 1800), ce dernier réorganisa le ministère.
Les grandes divisions étaient maintenues mais un " bureau
particulier " était créé auprès du
ministre. Il y avait aussi quatre conseillers, parmi lesquels Adrien
Duquesnoy, chargé de la statistique départementale. Quelques
semaines plus tard, le recensement dit de l'an VIII fut prescrit par
une circulaire du 16 floréal (16 mai 1800).
Le 6 novembre 1800, Jean-Antoine Chaptal devint ministre de l'Intérieur.
Il garda comme conseiller Duquesnoy. Le bureau particulier fut scindé
en deux sections. Dans ses attributions il n'est pas encore question
de statistique. La mention de " bureau de statistique " n'apparaît
qu'en septembre 1801.
Pour le dénombrement de l'an VIII, Lucien Bonaparte avait exigé
des maires qu'ils fournissent un état de la population de leur
commune, répartie entre hommes mariés, veufs, femmes mariées,
veuves, garçons, filles et défenseurs de la patrie vivants.
C'étaient les catégories déjà utilisées
précédemment. Dans quelques communes les maires font alors
établir une liste nominative, dans d'autres ils utilisent le
registre de population, qui est resté théoriquement obligatoire
; la plupart du temps, ils se contentent d'évaluations approximatives,
généralement au-dessous de la vérité, si
bien qu'il est tout à fait abusif de voir dans cette opération
le premier recensement, dans la tradition de la statistique générale
de la France.
Les contemporains ne s'y trompent pas : même après "
le recensement de 1801 ", ils continuent à s'interroger
sur la population réelle de la République. Le 30 fructidor
an X (17 septembre 1802), Chaptal prescrit à 30 préfets
de faire dresser dans un ensemble de communes représentant 50
000 habitants au moins, un état donnant à la fois la population
au1er vendémiaire an X et le mouvement des naissances des années
VIII, IX et X. Cette opération, probablement suggérée
par Laplace, était destinée à calculer le fameux
multiplicateur qui, selon les arithméticiens politiques, permettrait
de connaître la population d'après le nombre des naissances.
Les résultats devaient être confrontés aux chiffres
du dénombrement précédent.
Les calculs donnèrent un rapport de 28,35, ce qui correspond
à un taux de natalité de 35,3 0/00, admissible pour l'époque
mais certainement inférieur à celui de la France de Louis
XVI (qui devait être voisin de 38 0/00).
Un rapport au ministère rédigé au début
de l'année 1806 par A. de Ferrière permet de comprendre
les rapports qui existaient entre la première division du ministère,
qui prescrivait aux préfets de dénombrer la population
de leur département et d'en dresser la statistique du mouvement,
et le bureau de statistique, cellule d'analyse, qui se chargeait de
l'étude et de la mise en forme des données pour une éventuelle
publication.
Peu à peu d'ailleurs, le bureau de
statistique allait être amené à prendre directement
en main cette statistique du mouvement de la population. L'analyse des
données selon les préceptes de l'arithmétique politique
poussait tout naturellement à une exigence de précision
et de classement des faits dont seuls les initiateurs des enquêtes
pouvaient faire preuve vis-à-vis des préfets, tout en
contrôlant les informations qu'ils fournissaient.
Jacques Dupâquier
membre de l'Institut.
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