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On peut déplorer qu'à un siècle
de distance, la personne et l'uvre d'Émile Littré
se soient effacés derrière son dictionnaire. Le lexicographe
ne devrait pourtant pas faire oublier la personnalité, aussi
célébrée en son temps, du publiciste, vulgarisateur
scientifique, philologue, historien de la médecine et de la langue,
du philosophe militant, écrivain politique et directeur de revue,
voire même du député et sénateur de la IIIe
République.
Littré se consacra à l'écriture et à l'érudition
pour compenser, dit-on, un manque d'assurance, une parole maladroite
et un physique ingrat. De brillantes études classiques, un fort
penchant pour l'histoire, et une passion pour la biologie née
à la Faculté de médecine marqueront tous ses travaux.
Ayant abandonné l'internat pour le journalisme et la traduction
savante, il publiera sans relâche sur les sujets les plus divers.
Certains articles dans Le National, La Science, La Gazette médicale,
la Revue des Deux-Mondes, le Journal des Savants, La Revue de Philosophie
positive, où il prend position sur les grandes questions
scientifiques, philosophiques ou politiques du temps, furent très
remarqués et ils lui fourniront matière à des "
demi-livres " à succès comme Conservation, Révolution
et Positivisme (1852), Histoire de la langue française
(1862), Médecine et Médecins (1872), La Science
au point de vue philosophique (1873), Littérature et Histoire
(1875).
Dès le tome I des uvres complètes d'Hippocrate
avec texte grec et annotations (1839-1863) il fut élu à
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et il doit à
ses écrits en faveur de la médecine scientifique une élection
triomphale à l'Académie de médecine en 1858, alors
qu'il n'était pas docteur.
Mais, dès 1840, Littré avait trouvé dans le positivisme
d'A. Comte le système propre à étayer sa foi dans
la science et le progrès ; il en deviendra le meilleur propagandiste
avec Paroles de philosophie positive (1859) ou Auguste Comte
et la philosophie positive (1863). La révision du dictionnaire
de médecine de Nysten (1855) lui fournit l'occasion d'orienter
en ce sens certains articles (âme ou homme par exemple) au grand
scandale des conservateurs idéalistes. Tenu pour athée,
son agnosticisme lui vaudra en 1863 un échec à l'Académie
française que le scandale et la caricature compensèrent
en notoriété. Candidat plus heureux en 1871, il lui fut
néanmoins précisé que seul le lexicographe était
élu, non le philosophe.
L'amour de la langue et des mots ne quitta jamais Littré. Renonçant
à faire un dictionnaire étymologique, il a donné
la mesure de son exceptionnelle puissance de travail et de son abnégation
au cours des trente années consacrées à son Dictionnaire
de la langue française publié de 1863 à 1877.
Il en a renouvelé le genre à partir d'une très
riche documentation textuelle et d'une méthode exigeante qui
vise à appliquer à l'analyse et à l'histoire des
mots les principes positivistes de l'histoire naturelle.
Réalisé avec peu de collaborateurs
(dont Madame et Mademoiselle Littré), ce monument à la
gloire de la langue nationale et des grands auteurs classiques eut un
immense succès et lui valut une admiration qui ne s'est pas démentie.
Il reste la réalisation la plus marquante, pour le XIX e siècle,
de notre pourtant très riche histoire des dictionnaires de langue.
Bernard Quemada
directeur d'études honoraire à l'École pratique
des hautes études (IVe section)
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