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Né en octobre 1901 à Stampa en Suisse,
d'un père peintre jouissant d'une reconnaissance institutionnelle
et d'une mère inoubliable, Giacometti se rend à vingt
ans à Venise où il fait l'expérience de la mort
de son compagnon de voyage - scène primitive qui ne cessera dans
sa maturité de revenir le hanter, justifiant son désir,
de plus en plus aigu avec le temps, de ne vivre que dans le provisoire,
voire dans la précarité.
Arrivé en janvier 1922 à Paris pour étudier la
sculpture, Giacometti se lie avec Pierre Matisse, le fils du peintre,
qui deviendra plus tard son marchand aux États-Unis, et sollicite
les conseils d'Henri Laurens. En 1929, grâce à Jeanne Bucher
qui l'expose dans sa galerie, il entre en contact avec Jean Cocteau,
les Noailles et André Masson, qui vont l'introduire dans les
milieux surréalistes. Le premier écrit suscité
par l'uvre de Giacometti, signé de Michel Leiris, paraît
dans la revue de Georges Bataille, Documents. Commence alors
une période faste de la vie et de la création de Giacometti
: dessins, sculptures, textes aussi (qui paraissent dans Le Surréalisme
au service de la révolution), puisent dans son imaginaire,
empli de scènes de mort, de violence et de viols, et de cette
inquiétante étrangeté qui fascine tant André
Breton et Salvador Dali. Man Ray le présente au décorateur
Jean-Michel Frank, pour lequel Giacometti conçoit des pièces
de mobilier, dont le succès le conduit à s'attacher son
frère, Diego, comme assistant, ce qu'il restera jusqu'à
la fin. La mort du père des Giacometti, en 1933, marque la fin
de cette période surréaliste et mondaine.
De 1933 à 1943, l'artiste entre dans une phase capitale de mutation,
une période de doute et de solitude croissante, amplifiée
par son expulsion en 1934 du groupe surréaliste, pour avoir pratiqué
le portrait. Giacometti détruira presque toutes les uvres
faites pendant cette période ; elles visent, par une économie
de moyens de plus en plus extrême, à aller vers un essentiel
qui se dérobe toujours. Résolu à représenter
exactement ce qu'il voit, il est confronté à un problème
d'échelle, ses uvres se réduisant au cours du travail
au point de tenir dans une boîte d'allumettes. Il entre en contact
à cette époque avec Sartre et Becket, Gruber et Derain,
rapports qui se développeront par la suite. Pendant la guerre,
où il s'est retiré en Suisse dans une petite chambre d'hôtel
sordide, il rencontre l'éditeur Albert Skira, et celle qui deviendra
son épouse et l'un de ses modèles favoris, Annette.
De retour à Paris fin 1945, Giacometti connaît un autre
des épisodes initiatiques qui rythment sa vie : au sortir d'une
séance de cinéma, par contraste avec la projection sur
toile qu'il vient de voir, il a dans la rue la bouleversante révélation
de la troisième dimension, c'est-à-dire de l'espace, du
vide et du silence autour des êtres. Commence alors pour lui la
deuxième partie de sa production, qui le voit à nouveau
sculpter, dessiner, peindre, écrire, avec frénésie.
Il a trouvé ce style particulier, intemporel, qui provoque chez
le spectateur la fascination intimidée décrite par Genêt
devant les grandes femmes debout : " Certaines statues de Giacometti
(
) n'en finissent pas d'approcher et de reculer, dans une immobilité
souveraine. Que mon regard essaye de les apprivoiser et (
)elles
s'éloignent à perte de vue. " Or, ces formes hiératiques
décrivent précisément ce que Giacometti voit quand
il déshabille une prostituée : " Quand elle est dans
ma chambre et toute nue, elle grandit et simultanément elle recule
à une distance formidable " dit-il à Genêt
en 1957. Mais en 1947, Giacometti ne trouve pas de galerie à
Paris pour l'exposer. Finalement, l'épouse de Pierre Matisse
convainc ce marchand de l'exposer à New York (où il avait
eu une exposition dès 1934), en 1948 ; Sartre en écrit
la préface, intitulée : " La recherche de l'absolu
". C'est grâce à ce soutien américain que Giacometti
entre à la galerie Maeght, qui l'expose à Paris à
partir de 1951, et avec laquelle il entretiendra des rapports fructueux
jusqu'à l'inauguration, en 1964, de la Fondation à Saint-Paul
de Vence, où son uvre est très bien représentée.
Après 1951, Giacometti connaît une reconnaissance rapide,
ponctuée de rétrospectives dès 1955, dans des musées
à New York, Londres, et en Allemagne. L'année suivante,
Giacometti, qui avait refusé de représenter la Suisse
à la Biennale de Venise en 1950, expose au pavillon français.
En 1962, il choisit d'y représenter à nouveau la France
plutôt que la Suisse, et remporte le Grand prix de sculpture.
C'est désormais un maître reconnu, recherché et
coté, mais Giacometti s'entoure d'une pauvreté qui le
protège, parce qu'elle tient à distance. Il vit et travaille
dans l'atelier exigu et haut de plafond, sans aucun confort, dans lequel
il avait emménagé en 1927, travaillant jusqu'à
l'épuisement, couvert de plâtre. Comme le voyait déjà
Genêt en 1957, " dans cet atelier un homme meurt lentement,
se consume, et sous nos yeux se transforme en déesses. "
De fait, Giacometti mourra à 64 ans, en janvier 1966, miné
par un cancer à l'estomac et par une santé trop longtemps
négligée. L'année précédente, il
avait reçu en France le Grand prix national des arts ; deux rétrospectives
circulaient à Londres, Copenhague et New York. En 1969, la première
rétrospective française de son uvre se tient à
l'Orangerie des Tuileries.
Sculpteur, peintre, dessinateur et poète, Giacometti a, par des
textes donnés à des revues, ou le récit d'expériences
livrées à des tiers pour publication, forgé peu
à peu les étapes de sa mythologie personnelle. Pourtant,
rien n'est plus révélateur que les lignes qu'il écrivit
sur un autre artiste, André Derain, dont il a dit qu'il était
le peintre qui lui avait le plus apporté et le plus appris depuis
Cézanne : " Les qualités de Derain n'existent qu'au-delà
du ratage, de l'échec, de la perdition possible, et je ne crois,
il me semble, que dans ces qualités-là, au moins dans
l'art moderne.(
) Derain était dans un lieu, dans un endroit
qui le dépassait continuellement, effrayé par l'impossible
et toute uvre était pour lui échec avant même
de l'entreprendre.(
) Et pourtant, il ne voulait peut-être
que fixer un peu l'apparence des choses, l'apparence merveilleuse, attrayante
et inconnue de tout ce qui l'entourait. "
Véronique Wiesinger
historienne d'art
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