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Asphyxiante culture : le titre que Jean Dubuffet
a donné à son pamphlet paru (est-ce une coïncidence
?) en mai 1968 exprime en une formule lapidaire son credo d'artiste.
Il est probable que cette allergie à toute idée inculquée
trouve sa source dans une révolte enfantine contre l'autorité
d'un père rigoriste, féru de littérature et de
tradition classique. Toujours est-il que la sédition anti-culturelle
commence par prendre un tour utopique : Dubuffet rêve de recommencer
la peinture à zéro, dans un climat de fête et d'innocence,
comme si n'existaient ni musées, ni critiques, ni commerce d'art.
En 1946, dans Prospectus aux amateurs de tout genre, il émet
l'hypothèse d'un art praticable spontanément par n'importe
qui, un art qui ne nécessiterait ni don ni instruction, un art
qui procéderait de la jubilation et non de l'initiation.
En 1947, il s'installe au Sahara, chez les Bédouins, en quête
d'un dépouillement total ; cette expérience se termine
néanmoins par un désenchantement devant une expression
du dénuement et du nomadisme qui, en dernier ressort, reste une
culture parmi d'autres. Déjà à partir de 1945,
Dubuffet s'était mis en quête d'uvres correspondant
vraiment à l'idée qu'il se faisait d'une création
non culturelle, uvres de marginaux, d'originaux, de délirants
et de spirites, qui allaient constituer la Collection de l'Art Brut.
Dubuffet admet cependant n'être pas lui-même un auteur d'art
brut. Il se convainc rapidement que, issu de la culture, n'ayant de
destinataires que des cultivés, il est pour ainsi dire prisonnier
d'un milieu incontournable et de réflexes irrépressibles.
À moins peut-être d'adopter une stratégie paradoxale,
d'agir par la fausse allégeance, par la surenchère, par
un subtil mésusage des notions reçues qui entraîne
le retour explosif de ce que la culture refoule. Dubuffet joue à
l'apprenti-sorcier, mais en y risquant sa propre personne, en étant
à la fois l'auteur et l'objet de ces désordres rattrapés.
Son uvre littéraire (encore beaucoup trop sous-estimée),
qui oscille entre le traitement châtié et les malversations
interloquantes de la langue, entre le sens et la substance des mots,
met particulièrement en évidence cette stratégie
de la catastrophe inventive.
Toujours est-il que, si l'on attend d'une uvre d'art l'expression
de la subjectivité de son auteur, il faut aussitôt préciser
que Dubuffet, lui, s'est toujours engagé exactement dans l'autre
sens : fondamentalement, il n'a jamais peint que contre lui-même;
pour cette raison, il attendait d'une toile qu'elle l'interloque, qu'elle
le transporte le plus loin possible de sa sphère intime. Le confinement
subjectif l'aurait horrifié.
Peut-être même est-ce là le
seul dénominateur commun de ses séries tellement contradictoires
et de ses revirements tellement inattendus, qui l'ont fait passer de
l'extrême figuration à l'informe absolu, ou des matériologies
les plus épaisses aux écritures incorporelles : l'activation
permanente d'une espèce de sorcellerie picturale à la
faveur de laquelle le tableau échappe à son contrôle
et se manifeste à lui comme une force étrangère,
aux configurations imprévues, et aux significations inouïes.
Ainsi, à la source de chaque série, on repère l'invention
d'un système d'engendrement propice à des péripéties
formelles dont l'auteur ne pouvait que s'enchanter : l'activation des
hautes pâtes, déterminant fissures, sillons, crevasses
aux graphismes inextricables ; les assemblages d'éléments
hétérogènes engendrant monstres et merveilles ;
la chasse aux empreintes et estampages de tout acabit suscitant des
univers complexes à l'échelle d'une feuille lithographiée
; les délinéaments de l'Hourloupe engendrant un
nouveau chiffrage de la réalité ; et la hâte inspirée
des Mires et des Non-Lieux, court-circuitant tous les
poncifs de la vision commune. Dubuffet n'a jamais aimé évoluer
que dans des situations de complexité qui submergent ses pouvoirs
de contrôle. Se sentir dépassé, débordé,
excédé, cela l'exaltait. Il avait alors l'impression d'avoir
affaire à des puissances magiques outrepassant tout ce qu'il
pouvait concevoir.
Je me souviens l'avoir vu à plusieurs reprises, dans son atelier
ou chez des amis collectionneurs, tomber en arrêt devant ses propres
tableaux, comme s'il en était médusé. Il faut comprendre
qu'une telle réaction était aux antipodes de l'autosatisfaction,
puisque c'était en l'occurrence la destitution de son Moi d'artiste
et l'irruption d'énergies adverses et insoupçonnées
qui l'exaltaient - ce qu'il a si bien exprimé en ces termes :
"
C'est le propre de l'art de transporter toutes
choses sur un plan insolite et de haute surprise (
). Un artiste
n'est content que si, regardant son uvre terminée, il a
le sentiment qu'elle n'est pas faite par lui. "
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