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"Cinématographe : façon neuve
d'écrire, donc de sentir ". En " écrivant "
ses films contre vents et marées, Robert Bresson a porté
à leur maximum d'intensité les moyens propres au cinéma.
Pour ce faire, il a séparé le septième art de tous
les autres, de la peinture, de la photographie, de la musique, du théâtre.
Pas d'acteurs, pas d'études de rôles, mais des " modèles
" et une quête de leur " substance ".
" Cinématographe, art, avec des images, de ne rien représenter
". Cette remarque nous plonge au cur du mystère bressonnien.
S'il fuit la représentation, c'est que toute idée de spectacle
nie ce qu'il cherche : filmer l'énigme, ce que nous ignorons
de nous-mêmes, l'appartenance à ce qui nous dépasse.
En treize films et en quarante ans, des Anges
du péché (1943) à
l'Argent (1983), Bresson
n'aura en fin de compte tourné qu'un seul sujet : le dépassement
de soi. Que son héros soit un âne, un curé, un chevalier
ou un enfant, qu'il aime ou qu'il tue, qu'il subisse la pression de
Dieu ou des hommes, qu'il échappe ou bien coure à la mort,
c'est toujours, toujours jusqu'au bout et au-delà qu'il ira.
Dans le Bien comme dans le Mal qui vivent sur le même pied.
Avec ses images en mouvement et ses sons, Bresson filme l'inconnu qui
est devant nous. Sa passion de l'âme, disons l'esprit pour les
effarouchés, n'a d'égale que sa passion du caractère.
Ses héros sont embarqués, au sens pascalien, entre le
pari et la Providence. Ils ont la beauté de l'insoumission. D'où
la tension et l'enjeu de la " prise de vue " : comment filmer
ce qui dépasse ? Comment communiquer ce qui relève de
l'esprit par ce qui relève de la perception ? En ne filmant que
ce dont il a absolument besoin.
C'est pourquoi dans ses foules il y a peu de monde, dans ses forêts
moins d'arbres, sur ses routes moins de voitures, dans ses chambres
moins d'objets qu'au cinéma tout court. Sur ses visages pas de
maquillage, dans ses voix pas de modulations, moins de bruit qu'au cinéma
tout court, plus de silence, moins de musique, plus de son. Et c'est
ainsi que mettant toute chose à nu, du corps de la reine à
l'âme du condamné, il nous fait passer de l'autre côté
des apparences, au cur même de la partie qui se joue entre
Dieu et le Diable probablement.
Florence Delay
écrivain
maître de conférences à l'université de Paris
III
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