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Le nom d'Alain évoque, pour les uns, un journaliste
; pour d'autres, un écrivain ; pour d'autres, un essayiste ;
pour d'autres encore, un moraliste ; pour ceux qui le connaissent bien,
enfin, un philosophe. On pourrait même dire, le philosophe. Non
pas en ce sens qu'il serait le plus grand, le plus profond ou le plus
original, mais parce qu'il est celui pour qui tout est prétexte
à faire de la philosophie. Né à Mortagne-au-Perche,
fils d'un vétérinaire, Émile Chartier fut , en
tant que boursier au lycée Michelet, l'élève de
Jules Lagneau, avant d'entrer à l'École normale supérieure
et de passer l'agrégation de philosophie. Professeur à
Pontivy (1892), puis à Lorient (1893), à Rouen (1900)
et enfin à Paris (1903-1933), il enseigna notamment pendant vingt
ans dans la Khâgne du lycée Henri IV où son influence
fut considérable.
Mais c'est ce même Émile Chartier
qui publie, sous le pseudonyme de Criton, puis sous son nom, d'importantes
études dans la Revue de métaphysique
et de morale de 1893 à 1907, qui fait
paraître un Spinoza en
1901, qui écrit en 1911 des Lettres
sur la philosophie première (publiées
après sa mort) et qui, de 1900 à 1914, signe du nom d'Alain
les articles qu'il donne à des journaux radicaux de province,
La Dépêche de Lorient jusqu'en
1903, puis La Dépêche de
Rouen et de Normandie, où ces articles
deviendront quotidiens à partir de 1906 sous le titre de "
Propos d'un Normand " (Il
en paraîtra 3083 du 16 février 1906 au 1 er septembre 1914).
Et c'est sous le nom d'Alain que paraîtront à la fois,
entre les deux guerres, plus de 1800 " propos " dans des publications
diverses et des ouvrages proprement philosophiques tels que, notamment,
Quatre-vingt-un chapitres sur l'esprit et les
passions (réédité, avec des compléments,
sous le titre d'Éléments de philosophie
en 1941), Système
des beaux-arts (1920), Les
idées et les âges (1927),
Entretiens au bord de la mer (1931),
Idées (1932)
Les dieux (1934),
Histoire de mes pensées (1936).
Or, il est remarquable que l'on retrouve pratiquement
tous les thèmes de ces ouvrages dans les Recueils de Propos (Éléments
d'une doctrine radicale, Propos sur le bonheur, Sentiments, passions
et signes, Esquisses de l'homme, Propos sur l'éducation, Les
saisons de l'esprit, Propos sur la religion, Minerve ou de la sagesse,
Les vigiles de l'esprit, Politique, etc.)
C'est que la philosophie, pour Alain, est inséparable de l'expérience
de la vie quotidienne. Il ne s'agit pas d'élaborer un système
abstrait, nourri de raisonnements et de preuves, mais de proposer (d'où
le titre de " propos ") un ensemble d'idées qui permettent
de " découvrir le monde comme il est et l'homme comme il
est ", c'est-à-dire de bien juger (d'où le titre
d'" idées " donné à un exposé
des philosophies de Platon, Descartes, Hegel et Auguste Comte).
On ne s'étonnera donc pas de trouver dans les articles de La
Dépêche de Rouen et de Normandie, qui n'étaient
pas destinés à un public de philosophes, de nombreuses
références à Platon et à Socrate, à
Aristote, à Marc-Aurèle, à Descartes, à
Malebranche, à Leibniz, etc., pas plus qu'on ne s'étonnera
qu'une " recherche de l'entendement " (c'est le sous-titre
des Entretiens au bord de la mer)
s'attarde à réfléchir sur la vis et le clou, sur
les leviers et les treuils, ou sur Ulysse à la mer.
Mais, demandera-t-on, ce philosophe qui veut voir le monde et l'homme
à travers les lunettes que lui fournissent Platon, Descartes
et les autres, a-t-il une philosophie ? En fait, son ambition fut sans
doute de faire ce qu'il appelait " la philosophie de la philosophie
". Il pensait, en effet, qu'en dépit de la divergence des
systèmes, il y avait une philosophie commune des grands auteurs,
qu'il définissait comme " une évaluation exacte des
biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs,
les ambitions, les craintes et les regrets ". La sagesse, qui est
le terme de toute réflexion philosophique, se retrouve la même
au bout de tous les chemins : dans un propos du 1er mai 1932, Alain
imagine un banquet assourdissant de discussions entre chrétiens,
stoïciens et épicuriens, dont chacun a pourtant dans sa
besace un peu de pain et une cruche d'eau.
Si l'on voulait préciser ce que peut être, dans ce cadre,
la philosophie propre d'Alain, c'est-à-dire l'idée que
lui, Émile Chartier, se faisait de la condition et de la destinée
humaines, il faudrait insister sur ceci que l'homme est un animal pensant
qui a la charge de se conduire sans secours extérieur. Animal
pensant, cela signifie l'union de l'âme et du corps et la difficulté,
précisément, de se conduire. Si l'homme était un
esprit pur, ou s'il n'avait pas d'esprit, il n'y aurait pas de problème,
et pas de philosophie. Il n'y en aurait pas non plus si quelque puissance
transcendante réglait la vie humaine. Mais l'homme est jeté
dans un monde où rien ne lui a été promis et où
il est en difficulté avec lui-même. D'un côté,
en effet, il sait ce qu'il doit faire (" Le devoir, disait Claudel,
est une des choses prochaines sur lesquelles il n'y a point de doute
"), mais, d'un autre côté, il est sujet à des
passions qui l'en détournent.
C'est ainsi, par exemple, que tout homme condamne la guerre, mais s'apprête
à la faire dès qu'il croit que son honneur est en jeu.
Comprendre l'homme, c'est donc comprendre ses passions, ce qui revient
à découvrir en lui le mécanisme et la puissance
de l'imagination.
Imaginer, c'est penser en fonction des états et des mouvements
du corps ; autrement dit, c'est croire, et non penser vraiment. Voir
le monde comme il est, c'est se délivrer des croyances. En ce
sens, la science est salutaire à l'homme, non point par ses dernières
découvertes ou théories, mais par son esprit, qui est
de dépouiller les choses de ce qu'elles peuvent avoir d'imaginaire.
Mais voir l'homme comme il est, c'est voir que l'imagination et les
croyances sont premières en lui, qu'il commence donc naturellement
par se tromper et qu'il n'est pas facile de passer d'imagination à
entendement. Et c'est pourquoi une réflexion sur les arts et
les religions est essentielle à la connaissance de la nature
humaine. On comprend que les éditeurs des ouvrages d'Alain dans
la bibliothèque de la Pléiade aient intitulé un
volume " Les arts et les dieux" et l'autre " Les passions
et la sagesse ".
Ajoutons enfin qu'Alain portait au langage une attention particulière,
parce qu'il le considérait comme une expression authentique de
la nature humaine, et que son souci de s'en tenir toujours au vocabulaire
commun permet de voir en ce journaliste, essayiste, moraliste et philosophe,
un grand écrivain.
Depuis la mort d'Alain, l'insolite tradition qui a réuni ses
fidèles autour de son uvre et de sa personnalité,
s'est perpétuée activement et s'est diversement manifestée
à travers les Associations dans lesquelles les simples lecteurs
ont relayé les amis et " élèves d'Alain ".
Trois associations se sont créées : d'abord, à
la mort d'Alain, l'Association des amis d'Alain, à Paris, puis,
lors de la création du musée Alain à Mortagne-au-Perche,
l'Association des amis du musée Alain et de Mortagne, et enfin,
un certain temps après la mort de Mme Chartier, qui avait légué
les biens et les droits d'Alain à la ville du Vésinet,
l'Institut Alain du Vésinet.
L'Institut Alain travaille sur le fonds des manuscrits, notes et papiers
d'Alain ; il a engagé la publication des inédits (Mythes
et fables, De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre
nations civilisées) et la révision
de l'ensemble des uvres déjà publiées, introduit
de nouveaux recueils (Propos sur les beaux-arts,
dans Quadrige, 51 Propos sur les quatre saisons
en traduction japonaise) ; il achève actuellement, avec le concours
du CNL, l'édition intégrale des 3083 Propos
d'un Normand, avec notes bibliographiques
et historiques.
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Programme des manifestations
Ile-de-France
Paris (75)
30 novembre-1er décembre 2001
Colloque international " Alain dans ses œuvres et son journalisme politique
".
Vendredi 30 novembre à
l'École normale supérieure (Salle Dussane), 45, rue d'Ulm - 75005 Paris
:
- Ouverture de séance par Bernard Bourgeois
- Accueil par Mme Claude Imbert : " Alain, Canguilhem et Simone Weil
".
- Monique Dixsaut : " Le Platon d'Alain ". Mikio
Kamiya : " Alain lecteur d'Eschyle ".
- François Foulatier : " Alain est un écrivain ".
- Michel Drouin : " Alain vu et commenté par son introducteur à la NRF,
Michel Arnauld (Marcel Drouin) ".
- Emmanuel Blondel : " Lagneau, la guerre et le devoir de résistance
".
- André Comte-Sponville : " Alain, libéral de gauche ".
- Jean-Louis Poirier : " Le philosophe et le chroniqueur ".
- Jean-Claude Casanova : " Alain dans la guerre ".
- Exposition de l'édition intégrale des Propos d'un
Normand (1906-1914) et de son premier journalisme (1900-1906).
Samedi 1er décembre à l'IEP (Salle François
Goguel), 56, rue des Saints Pères - 75006 Paris :
- Ouverture
de séance par Jacques Brunschwig.
- Accueil par Thierry Leterre : " Alain et la science politique ".
Amphi 1 présidé par M. Jacques Brunschwig
- Patrice Henriot : " Indiscrète musique ? ".
- Martin De Courcel : " Le philosophe "médecin de l'âme, en quelque
sorte".
- Alain et ses remèdes ". George Kassabgi
: " Un cœur n'est jamais seul dans l'aventure ".
Amphi 2 présidé par M. Thierry Leterre.
- Bertrand Vergely : " Un cartésianisme pour la modernité ".
Eloy Garcia : " La république et la nouvelle démocratie des citoyens
".
Yves Dorion : " Un entendement radicalement irrespectueux ".
Séance plénière de clôture, présidée par Jean-François
Sirinelli
- Présentation de l'intégrale des Propos d'un Normand d'Alain et de
son premier journalisme Lucien Jaume : " La fonction de juger dans le
groupe de Copper et chez Alain ".
- Keiji Ikada : " Les Cahiers dits de Lorient ".
- Michel Bourdeau : " Le pouvoir spirituel ".
- Alain Michel : " Alain, Les Dieux et l'idéalisme français ".
Entrée libre - Il est recommandé de s'inscrire auprès de M. Pierre Zachary
- 08400 Voncq
tél. : 03 24 71 43 28 - Thierry.leterre@sciences-po.fr
Le Vésinet (78)
20 octobre 2001 à 18 h 30 : Café littéraire
consacré à Alain au théâtre du Vésinet.
18 mai 2001 à 20 h 45 : montage de textes d'Alain par Alain Bourgne,
mis en scène par Serge Lipszyc, dits par Roland Bertin, sociétaire
de la Comédie française, et Lambert Wilson. Théâtre
du Vésinet, 59, boulevard Carnot.
14 mai-9 juin 2001 : Exposition " Alain et Gabrielle " : photographies,
livres, manuscrits, aquarelles. Bibliothèque municipale du Vésinet,
du lundi au samedi de 14 à 19 heures. Entrée libre.
En marge de ces manifestations, deux réalisations en souscription
:
* nouveau tirage à 50 exemplaires
de la médaille d'Alain créée par Henri Navarre
(300 FF),
* édition originale des Poèmes à Gabrielle
- 150 FF. Demandes de souscription à adresser à M. Pierre
Zachary - 08400 Voncq
Basse-Normandie
Mortagne-au-Perche
6-7 octobre 2001 Journées d'étude
organisées dans la ville natale d'Alain.
1er samedi d'octobre 2001 Journées Alain avec colloque et inauguration
d'une statue d'Alain.
Autres
Dans l'édition et la presse : Achèvement
de l'édition intégrale des 3083 Propos d'un Normand (1906-1914)
en 10 tomes, par J.-M. Allaire, R. Bourgne et P. Zachary, publiés
avec le concours du C.N.L. par l'Institut Alain, diffusion Klincksieck.
Numéro spécial de la Revue philosophique de Louvain, consacré
à Alain et préparé par André Comte-Sponville.
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