célébrations Nationales 2000

Émile Chartier, dit Alain

Mortagne-au-Perche, 1868 - Le Vésinet, 1951

Alain dans la salle de cours au lycée Henri IV
Alain dans la salle de cours au lycée Henri IV
© Bibliothèque et lusée Alain, Mortagne-au-Perche


Le nom d'Alain évoque, pour les uns, un journaliste ; pour d'autres, un écrivain ; pour d'autres, un essayiste ; pour d'autres encore, un moraliste ; pour ceux qui le connaissent bien, enfin, un philosophe. On pourrait même dire, le philosophe. Non pas en ce sens qu'il serait le plus grand, le plus profond ou le plus original, mais parce qu'il est celui pour qui tout est prétexte à faire de la philosophie. Né à Mortagne-au-Perche, fils d'un vétérinaire, Émile Chartier fut , en tant que boursier au lycée Michelet, l'élève de Jules Lagneau, avant d'entrer à l'École normale supérieure et de passer l'agrégation de philosophie. Professeur à Pontivy (1892), puis à Lorient (1893), à Rouen (1900) et enfin à Paris (1903-1933), il enseigna notamment pendant vingt ans dans la Khâgne du lycée Henri IV où son influence fut considérable.

Mais c'est ce même Émile Chartier qui publie, sous le pseudonyme de Criton, puis sous son nom, d'importantes études dans la Revue de métaphysique et de morale de 1893 à 1907, qui fait paraître un Spinoza en 1901, qui écrit en 1911 des Lettres sur la philosophie première (publiées après sa mort) et qui, de 1900 à 1914, signe du nom d'Alain les articles qu'il donne à des journaux radicaux de province, La Dépêche de Lorient jusqu'en 1903, puis La Dépêche de Rouen et de Normandie, où ces articles deviendront quotidiens à partir de 1906 sous le titre de " Propos d'un Normand " (Il en paraîtra 3083 du 16 février 1906 au 1 er septembre 1914). Et c'est sous le nom d'Alain que paraîtront à la fois, entre les deux guerres, plus de 1800 " propos " dans des publications diverses et des ouvrages proprement philosophiques tels que, notamment, Quatre-vingt-un chapitres sur l'esprit et les passions (réédité, avec des compléments, sous le titre d'Éléments de philosophie en 1941), Système des beaux-arts (1920), Les idées et les âges (1927), Entretiens au bord de la mer (1931), Idées (1932) Les dieux (1934), Histoire de mes pensées (1936).

Or, il est remarquable que l'on retrouve pratiquement tous les thèmes de ces ouvrages dans les Recueils de Propos (Éléments d'une doctrine radicale, Propos sur le bonheur, Sentiments, passions et signes, Esquisses de l'homme, Propos sur l'éducation, Les saisons de l'esprit, Propos sur la religion, Minerve ou de la sagesse, Les vigiles de l'esprit, Politique, etc.) C'est que la philosophie, pour Alain, est inséparable de l'expérience de la vie quotidienne. Il ne s'agit pas d'élaborer un système abstrait, nourri de raisonnements et de preuves, mais de proposer (d'où le titre de " propos ") un ensemble d'idées qui permettent de " découvrir le monde comme il est et l'homme comme il est ", c'est-à-dire de bien juger (d'où le titre d'" idées " donné à un exposé des philosophies de Platon, Descartes, Hegel et Auguste Comte).
On ne s'étonnera donc pas de trouver dans les articles de La Dépêche de Rouen et de Normandie, qui n'étaient pas destinés à un public de philosophes, de nombreuses références à Platon et à Socrate, à Aristote, à Marc-Aurèle, à Descartes, à Malebranche, à Leibniz, etc., pas plus qu'on ne s'étonnera qu'une " recherche de l'entendement " (c'est le sous-titre des
Entretiens au bord de la mer) s'attarde à réfléchir sur la vis et le clou, sur les leviers et les treuils, ou sur Ulysse à la mer.

Mais, demandera-t-on, ce philosophe qui veut voir le monde et l'homme à travers les lunettes que lui fournissent Platon, Descartes et les autres, a-t-il une philosophie ? En fait, son ambition fut sans doute de faire ce qu'il appelait " la philosophie de la philosophie ". Il pensait, en effet, qu'en dépit de la divergence des systèmes, il y avait une philosophie commune des grands auteurs, qu'il définissait comme " une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets ". La sagesse, qui est le terme de toute réflexion philosophique, se retrouve la même au bout de tous les chemins : dans un propos du 1er mai 1932, Alain imagine un banquet assourdissant de discussions entre chrétiens, stoïciens et épicuriens, dont chacun a pourtant dans sa besace un peu de pain et une cruche d'eau.

Si l'on voulait préciser ce que peut être, dans ce cadre, la philosophie propre d'Alain, c'est-à-dire l'idée que lui, Émile Chartier, se faisait de la condition et de la destinée humaines, il faudrait insister sur ceci que l'homme est un animal pensant qui a la charge de se conduire sans secours extérieur. Animal pensant, cela signifie l'union de l'âme et du corps et la difficulté, précisément, de se conduire. Si l'homme était un esprit pur, ou s'il n'avait pas d'esprit, il n'y aurait pas de problème, et pas de philosophie. Il n'y en aurait pas non plus si quelque puissance transcendante réglait la vie humaine. Mais l'homme est jeté dans un monde où rien ne lui a été promis et où il est en difficulté avec lui-même. D'un côté, en effet, il sait ce qu'il doit faire (" Le devoir, disait Claudel, est une des choses prochaines sur lesquelles il n'y a point de doute "), mais, d'un autre côté, il est sujet à des passions qui l'en détournent.
C'est ainsi, par exemple, que tout homme condamne la guerre, mais s'apprête à la faire dès qu'il croit que son honneur est en jeu. Comprendre l'homme, c'est donc comprendre ses passions, ce qui revient à découvrir en lui le mécanisme et la puissance de l'imagination.

Imaginer, c'est penser en fonction des états et des mouvements du corps ; autrement dit, c'est croire, et non penser vraiment. Voir le monde comme il est, c'est se délivrer des croyances. En ce sens, la science est salutaire à l'homme, non point par ses dernières découvertes ou théories, mais par son esprit, qui est de dépouiller les choses de ce qu'elles peuvent avoir d'imaginaire. Mais voir l'homme comme il est, c'est voir que l'imagination et les croyances sont premières en lui, qu'il commence donc naturellement par se tromper et qu'il n'est pas facile de passer d'imagination à entendement. Et c'est pourquoi une réflexion sur les arts et les religions est essentielle à la connaissance de la nature humaine. On comprend que les éditeurs des ouvrages d'Alain dans la bibliothèque de la Pléiade aient intitulé un volume " Les arts et les dieux" et l'autre " Les passions et la sagesse ".

Ajoutons enfin qu'Alain portait au langage une attention particulière, parce qu'il le considérait comme une expression authentique de la nature humaine, et que son souci de s'en tenir toujours au vocabulaire commun permet de voir en ce journaliste, essayiste, moraliste et philosophe, un grand écrivain.

Depuis la mort d'Alain, l'insolite tradition qui a réuni ses fidèles autour de son œuvre et de sa personnalité, s'est perpétuée activement et s'est diversement manifestée à travers les Associations dans lesquelles les simples lecteurs ont relayé les amis et " élèves d'Alain ".
Trois associations se sont créées : d'abord, à la mort d'Alain, l'Association des amis d'Alain, à Paris, puis, lors de la création du musée Alain à Mortagne-au-Perche, l'Association des amis du musée Alain et de Mortagne, et enfin, un certain temps après la mort de Mme Chartier, qui avait légué les biens et les droits d'Alain à la ville du Vésinet, l'Institut Alain du Vésinet.
L'Institut Alain travaille sur le fonds des manuscrits, notes et papiers d'Alain ; il a engagé la publication des inédits
(Mythes et fables, De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées) et la révision de l'ensemble des œuvres déjà publiées, introduit de nouveaux recueils (Propos sur les beaux-arts, dans Quadrige, 51 Propos sur les quatre saisons en traduction japonaise) ; il achève actuellement, avec le concours du CNL, l'édition intégrale des 3083 Propos d'un Normand, avec notes bibliographiques et historiques.

Georges Pascal
professeur émérite de l'université Grenoble 2


Programme des manifestations


Ile-de-France
Paris (75)
30 novembre-1er décembre 2001
Colloque international " Alain dans ses œuvres et son journalisme politique ".

Vendredi 30 novembre à l'École normale supérieure (Salle Dussane), 45, rue d'Ulm - 75005 Paris :
- Ouverture de séance par Bernard Bourgeois
- Accueil par Mme Claude Imbert : " Alain, Canguilhem et Simone Weil ".

- Monique Dixsaut : " Le Platon d'Alain ". Mikio Kamiya : " Alain lecteur d'Eschyle ".
- François Foulatier : " Alain est un écrivain ".
- Michel Drouin : " Alain vu et commenté par son introducteur à la NRF, Michel Arnauld (Marcel Drouin) ".
- Emmanuel Blondel : " Lagneau, la guerre et le devoir de résistance ".
- André Comte-Sponville : " Alain, libéral de gauche ".
- Jean-Louis Poirier : " Le philosophe et le chroniqueur ".
- Jean-Claude Casanova : " Alain dans la guerre ".

- Exposition de l'édition intégrale des Propos d'un Normand (1906-1914) et de son premier journalisme (1900-1906).
Samedi 1er décembre à l'IEP (Salle François Goguel), 56, rue des Saints Pères - 75006 Paris :
-
Ouverture de séance par Jacques Brunschwig.
- Accueil par Thierry Leterre : " Alain et la science politique ".

Amphi 1 présidé par M. Jacques Brunschwig
- Patrice Henriot : " Indiscrète musique ? ".
- Martin De Courcel : " Le philosophe "médecin de l'âme, en quelque sorte".
-
Alain et ses remèdes ". George Kassabgi : " Un cœur n'est jamais seul dans l'aventure ".
Amphi 2 présidé par M. Thierry Leterre.
- Bertrand Vergely : " Un cartésianisme pour la modernité ".
Eloy Garcia : " La république et la nouvelle démocratie des citoyens ".
Yves Dorion : " Un entendement radicalement irrespectueux ".
Séance plénière de clôture, présidée par Jean-François Sirinelli
- Présentation de l'intégrale des Propos d'un Normand d'Alain et de son premier journalisme Lucien Jaume : " La fonction de juger dans le groupe de Copper et chez Alain ".
- Keiji Ikada : " Les Cahiers dits de Lorient ".
- Michel Bourdeau : " Le pouvoir spirituel ".
- Alain Michel : " Alain, Les Dieux et l'idéalisme français ".
Entrée libre - Il est recommandé de s'inscrire auprès de M. Pierre Zachary - 08400 Voncq
tél. : 03 24 71 43 28 - Thierry.leterre@sciences-po.fr


Le Vésinet (78)
20 octobre 2001 à 18 h 30 : Café littéraire consacré à Alain au théâtre du Vésinet.
18 mai 2001 à 20 h 45 : montage de textes d'Alain par Alain Bourgne, mis en scène par Serge Lipszyc, dits par Roland Bertin, sociétaire de la Comédie française, et Lambert Wilson. Théâtre du Vésinet, 59, boulevard Carnot.
14 mai-9 juin 2001 : Exposition " Alain et Gabrielle " : photographies, livres, manuscrits, aquarelles. Bibliothèque municipale du Vésinet, du lundi au samedi de 14 à 19 heures. Entrée libre.
En marge de ces manifestations, deux réalisations en souscription :
* nouveau tirage à 50 exemplaires de la médaille d'Alain créée par Henri Navarre (300 FF),
* édition originale des Poèmes à Gabrielle - 150 FF. Demandes de souscription à adresser à M. Pierre Zachary - 08400 Voncq


Basse-Normandie
Mortagne-au-Perche

6-7 octobre 2001 Journées d'étude organisées dans la ville natale d'Alain.
1er samedi d'octobre 2001 Journées Alain avec colloque et inauguration d'une statue d'Alain.


Autres
Dans l'édition et la presse : Achèvement de l'édition intégrale des 3083 Propos d'un Normand (1906-1914) en 10 tomes, par J.-M. Allaire, R. Bourgne et P. Zachary, publiés avec le concours du C.N.L. par l'Institut Alain, diffusion Klincksieck. Numéro spécial de la Revue philosophique de Louvain, consacré à Alain et préparé par André Comte-Sponville.


- Autres anniversaires signalés
- Anniversaires dans l'Union européenne
- Célébrations dans les régions
- Orientations bibliographiques et références
- Première liste d'anniversaires pour 2002
- Index alphabétique des sujets traités
- Quelques repères chronologiques

Renseignements : 01 40 27 62 01 - Haut de la page
- Célébrations nationales 1999 - Célébrations nationales 2000 -