Célébrations nationales 20002000

L'an 2000 relève-t-il des célébrations nationales ?

Au moment où cette publication se préparait, on pouvait se demander si le 1er janvier de l'An 2000 ne venait pas d'être préfiguré, de loin et modestement, par l'éclipse de soleil du 11 août 1999. Voici - nous parlons de l'éclipse - un événement naturel, prévisible et prévu, spectaculaire mais très bref, et qui fut cependant l'objet d'un engouement considérable : débauche d'articles dans les journaux, boom d'un éphémère commerce de lunettes, encombrement des routes et des gares menant à la zone d'obscurité totale, etc. Avec, en contrepartie, le grognement des esprits austères visant à expliquer combien tout cela était démesuré.

Démesurée ou non, justifiée ou non, inégale à coup sûr, la curiosité a du moins été universelle. Un spectateur (cité par Le Monde daté du 13 août, page 7) a même lâché cette belle formule "Quelle émotion de voir tout ce monde désirer la même chose ! C'était comme une communion...".

La même convergence de curiosités, le même flot de discours et de fêtes sont attendus, à plus forte raison, pour "l'entrée dans le troisième millénaire". Ce sera bien une "célébration nationale", non pas au sens historique du mot "national", puisque la Nation France n'existait pas il y a deux mille ans, mais en son sens sociologique : c'est la nation actuelle entière et unanime (chose rare) qui se prépare à tourner avec un sérieux exceptionnel cette page du calendrier. Sans aller jusqu'à le qualifier emphatiquement de "Communion", il faut bien admettre que l'attrait suscité par le nouveau millésime, ce 2 à la place du 1, et son cortège de "zéros", est un fait de société ou, si l'on préfère, un fait de culture qu'il faut enregistrer comme tel. Avec, bien entendu, le même contrepoint de rappel à la mesure ou, du moins, à la réflexion.

Tout a été dit :

1. sur l'arbitraire qu'il y a à célébrer des "dates rondes" (pourquoi un héros mériterait-il plus d'attention cent ans après sa mort que cent un ou cent dix ans après ? S'il mérite la mémoire, c'est en permanence. La rappeler tous les cent ans n'est donc pas de rationalité mais de convention pure);
2. sur l'arbitraire plus grand encore qu'il y a à faire coïncider les phases réelles de l'histoire humaine avec les "siècles" ou les "millénaires" arithmétiques (1492, où Christophe Colomb découvrit l'Amérique, est plus important que 1500, 1789 que 1800, 1914-1918 que 1900) ;
3. sur l'inexactitude même du décompte, puisque l'année théorique initiale ayant été l'an I, et non l'an "zéro", les 2000 ans auront été bouclés au 31 décembre 2000 - 1er janvier 2001... et non pas au 1er janvier qui approche ;
4. sur la relativité de l'An 2000 à notre aire culturelle, puisque d'autres parties du monde, imprégnées d'autres traditions religieuses, ont d'autres repères pour mesurer le temps ;
5. sur l'inexactitude enfin que l'on reconnaît au sein même de la chrétienté, puisque la naissance du Christ est située par la science et la théologie d'aujourd'hui six ou sept ans avant le début de l'ère qu'elle est censée inaugurer.

À toutes ces observations déjà banales, il convient aux célébrations nationales d'en ajouter une autre, plus délicate à formuler, mais sans doute d'autant plus nécessaire. Ce qui a commencé il y a deux mille années c'est l'ère dite chrétienne, accrochée par l'histoire (ou par une convention réputée historique) à la naissance de Jésus-Christ. Peut-on célébrer une création aussi intimement marquée de religion dans une république laïque ? Il paraît d'abord évident que la réponse doive être Non.

Cependant cette dénégation radicale, toute logique, n'épuise pas le problème. Car c'est aussi un fait que la tentative historique française de créer un calendrier purement rationnel, indépendant de toute religion (l'An I de la République, fixé au 21 septembre 1792, vendémiaire, brumaire, frimaire… primidi, duodi, tridi...) a tourné court au bout de quatorze années. Nous sommes revenus au calendrier grégorien et nous ne le quitterons pas dans un avenir prévisible. La France républicaine peut bien être juridiquement, politiquement, officiellement laïque, elle reste chrétienne historiquement et (faut-il le dire ?) culturellement. Comme si le christianisme et, plus précisément, en France, le catholicisme, avaient glissé du statut de religion à celui de "culture" ou de marquage identitaire. Difficile question !

Quoi qu'il en soit, une nation qui fixe au dimanche son repos hebdomadaire usuel, qui chôme pour "Noël", pour "Pâques" et même pour le 15 août, et qui (nous y revoilà) célèbre l'An 2000 ne traite pas vraiment à parité toutes les confessions, toutes les cultures et tous les folklores qui en découlent. Que cela pose un problème à une époque de migrations massives et de réveils religieux, il faut bien en convenir. Mais si l'An 2000 était l'occasion de prises de conscience froides et de débats sereins, il aurait été utile au-delà des banquets et des feux d'artifice.

Maurice Agulhon
professeur honoraire au Collège de France
membre du Haut Comité des célébrations nationales

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Renseignements : 01 40 27 62 01

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