1999
Organisation
de l' Académie royale des Sciences par Louis XIV En 1966, le tricentenaire de lAcadémie royale des Sciences a été célébré avec éclat : deux expositions de prestige, lune à lObservatoire de Paris, lautre au Conservatoire national des arts et métiers, un ouvrage de référence, Institut de France, Académie des Sciences, troisième centenaire, 1666-1966, Paris 1967, encadré de travaux dhistoriens des sciences, pionniers dans lexploration de cette mémoire de la science, de René Taton (1966) à Roger Hahn (1971), pour nen citer que deux.Trente-trois ans plus tard, nous commémorons derechef le troisième centenaire de la même institution. Lhistoire se mettrait-elle à bégayer ? Non, certes, et voici pourquoi. Sous le même intitulé, deux réalités bien différentes.Lassemblée, dont la première séance eut lieu le 22 décembre 1666, réunit des géomètres - six en tout désignés dès le mois de juin - et des « physiciens » recrutés plus tardivement en octobre - sept membres dont cinq médecins - ; linstitution sinscrit dans le mouvement de sociabilité savante du premier XVIIe siècle, singulièrement actif en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, multipliant académies, cercles, conférences, correspondances. Louis XIV et Colbert, protecteurs de lancienne Académie, symbolisent ce quest alors lattente du pouvoir : un contrôle et de la gloire, des découvertes utiles que ne manqueront pas dapporter les savoirs nouveaux. Labsence de règlement atteste dune certaine liberté ; une politique de pensions préfigure le scientifique de métier des temps modernes (Christian Huygens 1629-1695 négocie à prix dor sa venue de La Haye à Paris) ; des investissements lourds (la construction de lObservatoire à Paris sur les plans de Claude Perrault, de 1669 à 1680, dépasse le budget de la Manufacture des Gobelins) ; un coût de fonctionnement non négligeable ; un certain secret sur les travaux... À sa fondation, lAcadémie royale des Sciences, comme la Royal Society créée en 1662, se donnait pour tâche d'approcher de « choses que personne na jamais vues et de pensées que personne na jamais eues » et de ne pas débattre de religion : là où les universités transmettent un savoir constitué, partant figé, lAcadémie dès ses origines en vise la transformation. Trente-trois ans plus tard, le ministre Pontchartrain, protecteur de lAcadémie depuis 1691, nomme son neveu, lAbbé Bignon (1662-1743), président de la Compagnie et procède avec lui à ce que Fontenelle (1657-1757) relate sous le titre Histoire du renouvellement de lAcadémie Royale des Sciences en 1699 (1724). « Renouvellement » : suivant Littré, « le rétablissement dune chose dans un état nouveau ou dans un état meilleur ». De fait, lAcadémie de 1699 se voudra et meilleure, en continuité avec lAncienne Académie qui a « institué » des sciences en devenir, et nouvelle, en introduisant ce que lancienne ignorait, des statuts, des obligations, une extension hiérarchisée de ses membres, des entreprises collectives. Nouvelle aussi, parce que, sur plus de trois décennies, la configuration des savoirs a changé : la science « baroque » du premier XVIIe siècle nest plus dactualité, mais elle a fourni les éléments de la science moderne qui se constituera entre mathématiques et expérimentation, analyse et nomenclature, schématiquement entre Newton et Lavoisier.Passé lenthousiasme des commencements, quelle quait été la qualité de ses premiers membres, une certaine langueur sétait emparée de lAcadémie : de toutes les raisons qui peuvent être avancées, une peut être retenue, mentionnée par le grand Huygens dans sa correspondance avec les Perrault avant quil ne regagne définitivement la Hollande (1681) : il souffle dans ce pays un air qui nest pas celui de la liberté. La révocation de lÉdit de Nantes sannonce, Colbert meurt en 1683, la place de Paris nest plus celle dune recherche librement poursuivie sous les auspices du pouvoir politique. La science nouvelle demande des acteurs nouveaux et une nouvelle organisation, la refondation de lAcadémie s'impose. La paix revenue en 1697, lAcadémie sinstalle au Louvre en 1699. Ses statuts obligent ses membres à lassiduité comme à la publication de leurs travaux : procès-verbaux, histoire et mémoires, correspondances. Limprimé atteste, échange et diffuse. Les membres, nommés par le roi sur présentation de lAcadémie, sont distingués en honoraires (10), pensionnaires (20, recevant une pension), associés (20, régnicoles ou étrangers), élèves (20, par spécialités), et vétérans pour les membres ne résidant plus à Paris. La Compagnie, par ses statuts, assure la science en train de se faire, la relève des générations, litinéraire professionnel du savant des Lumières, non nécessairement nanti. à la consécration sajoute la formation et lhistorien peut lire, à travers la succession des qualifications, sans étroitesse disciplinaire, les "carrières", celle dun Buffon, adjoint mécanicien en 1733, dun Condorcet, adjoint mécanicien dès 1759, dun Lavoisier, adjoint chimiste en 1768(1). Léclat en est immense, le travail effectué par ses membres, fondateur, le « mérite se fait jour sans acception de nationalité » pour parler comme Candolle2, les problèmes, les défis, les résultats sinscrivent dans une République des lettres sans frontières.Les questions sont publiquement posées, par exemple le problème des trois corps, la question de la figure de la terre et de la mesure dun arc de méridien terrestre (pour y répondre, deux expéditions scientifiques, celle de La Condamine au Pérou en 1735 ; en Laponie, en 1736, celle de Maupertuis, qui quittera lAcadémie parisienne pour refonder lAcadémie de Berlin en 1745, à la demande de Frédéric II). Compétitions, controverses, querelles, cabales agitent, bien sûr, le monde académique dans lespace de lEurope savante et défraient les chroniques.Linstitution académique, le réseau des sociétés savantes, les multiples appartenances sont le passage obligé de tout historien des sciences de la période, attentif à la formation des concepts comme aux pratiques de la vie scientifique. LAcadémie de 1699 connaîtra six modifications de son règlement jusquau 8 août 1793, date de sa suppression par la Convention. Elle renaîtra le 5 fructidor de lan III (22 août 1795) comme première classe de lInstitut national, installé depuis 1803 dans les anciens bâtiments du Collège des Quatre-Nations, mais ceci est une autre histoire. Ce deuxième tricentenaire commémore donc une métamorphose, celle de lAncienne Académie, foisonnante et baroque, en un corps savant qui, un siècle durant, sera le laboratoire de la science en train de se faire, des mathématiques à léconomie politique, de la chimie à la physiologie. Depuis, dautres lieux ont nourri la recherche, pratiquée par une communauté infiniment plus large que la communauté académique quelle englobe. Les missions de la Compagnie sont différentes.La vitalité dune institution se mesure à sa capacité de se transformer : en assurant la pérennité, elle autorise le changement. Cest une des leçons de cette célébration. Entre premier et deuxième tricentenaire, lactuelle Académie des Sciences a volontairement reconnu la signification de son passé, "une découverte imprévue" qui ne peut être dissociée de lintelligence de la science, écrit Paul Germain3. Linstitution a réorganisé alors le service des archives, publié rapports et recommandations sur le développement de lhistoire des sciences dans lenseignement et la recherche, sur la nécessaire mise en perspective des acquis scientifiques, seule capable de mettre en question le scientisme ordinaire.Dans le même temps, la communauté des historiens a multiplié les analyses des fonds d'archives de laboratoires, les synthèses qui ont profondément modifié l'historiographie traditionnelle. Elle en est dautant plus attentive aux bouleversements qui ont ponctué la recherche, les applications de la recherche, le théâtre de la recherche depuis un siècle, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, depuis vingt ans : aux classifications des sciences traditionnelles sest substituée linterdisciplinarité comme règle de formation et de découverte ; aux cercles restreints des savants, une démographie explosive de scientifiques, techniciens et chercheurs et dorganismes de recherche fondamentale ou appliquée ; à la distinction de la science et des applications de la science, un complexe militaro-scientifico-technique, sous le signe économique du développement ou de la guerre, lui-même confronté aux équilibres de lenvironnement.La notion, relativement nouvelle, de politique de la science peut-elle répondre aux problèmes posés à linstitution de la science, dans son désir de savoir organisé pour lefficacité ? Une leçon
est à tirer des formes successives d'une institution, avec ses
hauts et ses bas : aux problèmes posés aujourdhui,
lAcadémie peut sans doute répondre une fois encore.
Son dernier renouvellement date de 1976 : nouvelle structure disciplinaire,
élargissement du nombre des membres, internationalisation accrue,
missions spécifiques et modalités daction nouvelles
(1982, création du CADAS, Conseil pour les applications de la
science ; 1989, Comités de la recherche spatiale, de l'environnement),
publications offensives (réforme des Compte Rendus). Le propre
de cette institution, qui appartient par ses origines à la révolution
scientifique fondatrice de la "science moderne", n'est-il
pas de définir un lieu permanent dévolu à la science,
à ce quelle est, à ce quelle nest pas
encore, en rendant possible lexercice dune nouvelle rationalité,
ici et ailleurs ?
Tricentenaire
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