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Pierre
Augustin Caron de Beaumarchais Après deux siècles, Beaumarchais dérange toujours. A-t-on le droit d'écrire, avec le Mariage de Figaro, un des chefs-d'uvre les plus souvent représentés du répertoire français, tout en traitant la littérature de simple "délassement" dans une existence vouée à la politique et aux affaires ? Insaisissable dédoublement... Au moins Rimbaud, lui, devenu trafiquant d'armes, avait-il eu le bon goût d'abandonner la poésie, et Balzac, né la veille de la mort de Beaumarchais, avait-il renoncé assez vite à se prendre pour un Nucingen. Car la fabuleuse carrière de Beaumarchais appartient tout autant à l'histoire économique et diplomatique du XVIIIe siècle qu'à celle des Lumières, du théâtre, de l'éloquence judiciaire - et un peu de l'opéra ! Indissolublement homme de plume et homme d'action, homme blessé et homme pressé, ce personnage multiple suscita, en son temps, la fureur des "gens de l'art" par sa réussite sur les terrains les plus variés ; il contraint aujourd'hui ses biographes à un épuisant parcours au fil des techniques et des intrigues qu'il sut maîtriser et conduire. Alors même que la recherche actuelle n'a pu encore analyser en détail toutes les retombées d'un tel jaillissement d'énergie et de talents, on tentera cependant d'en dessiner quelques lignes de force. La vie de Beaumarchais s'étend du règne de Louis XV à la fin du Directoire. Cest une des seules grandes figures des Lumières à avoir traversé la Révolution, et donc apprécié l'incarnation dans l'Histoire de ces idées qu'il formula dans son théâtre de si explosive manière : "Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus" ; "Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur". Mais ce pourfendeur de l' "abus" aristocratique n'est aucunement un rebelle. Sa carrière se déroule en effet le plus souvent à l'ombre des pouvoirs en place, qu'il s'efforce de servir par tous les moyens, fût-ce les plus occultes, afin d'en obtenir protection et profit. "Faire à la fois le bien public et particulier" : cette "morale" qu'il énonce (ironiquement) dans le Barbier de Séville, Figaro la partage assurément avec son créateur, ainsi que le goût de l' imbroille et des manuvres souterraines. D'abord horloger, il se fait connaître comme tel à Versailles sous son patronyme originel, mais très vite "Caron fils" prend le nom de Beaumarchais, devient maître de harpe des filles de Louis XV, tandis que Le Normant d'étioles, époux en titre de la Pompadour, lui commande des "parades" pour son théâtre privé et que le financier Pâris-Duverney, grand fournisseur des armées royales, en fait son associé. Il s'illustre par la suite comme agent secret de Louis XV puis de Louis XVI, et surtout comme munitionnaire officieux des Insurgents américains avant que la France ne s'engage ouvertement à leurs côtés. Sous la Révolution, qu'il accueille avec appréhension -car elle renouvelle brutalement le personnel politique avec lequel il avait ses habitudes et modifie sans cesse les règles du jeu-, c'est à la République cette fois qu'il s'efforce de plaire en recommençant, mais sans succès, le trafic d'armes qui lui avait si bien réussi avec les Insurgents...
Pourtant, son légitimisme
systématique ne va pas sans une intime solidarité avec
les valeurs et les idéaux des Lumières. Solidarité
qu'il exprime cette fois de manière volontiers tapageuse et en
mobilisant l'opinion - notamment avec ses retentissants Mémoires
(1773-1774) contre Goëzman, un juge qui l'avait accusé de
corruption -au risque d'irriter ces puissants qu'il sert par ailleurs.
La guerre d'Amérique lui semble certes une bonne affaire, mais
aussi l'occasion d'encourager l'"ardent désir de liberté"
des colonies révoltées ; après la mort de Voltaire,
il se lance, au nom de la liberté de pensée, dans l'édition
des uvres complètes du patriarche, la splendide et ruineuse
"édition de Kehl", affrontant au passage les foudres
de l'Église et du Conseil du Roi. C'est le progrès technique
et celui des échanges qu'il a en vue lorsqu'il finance la Compagnie
des Eaux des frères Périer ou le "navire aéroambulant"
de Scott, et qu'il s'intéresse au percement d'un canal au Nicaragua. Homme des Lumières,
Beaumarchais l'est tout autant par son théâtre, et d'abord
par ses drames dans lesquels, à la suite de Diderot, il célèbre
les vertus bourgeoises aux prises avec le libertinage aristocratique
(Eugénie, 1767) ou l'héroïsme de négociants
soumis à d'insolubles conflits de devoirs (les Deux amis,
1770). Mais c'est en se livrant à son "gai caractère",
dans ses deux comédies espagnoles, que le père de Figaro
s'accomplit véritablement. On sait comment Beaumarchais, après trois ans d'opposition royale et six passages devant la censure, sut tourner à son profit la résurgence de l'esprit de fronde dans les derniers temps de l'Ancien Régime pour gagner le soutien d'une haute noblesse plus aveugle qu'éclairée - et qui fit de la première du 27 avril 1784 le triomphe du siècle. Mais le Mariage pose aussi les bases d'une dramaturgie nouvelle, qu'on jugera parfois pré-brechtienne, intégrant les effets du temps et du changement, où le théâtre réfléchit sur son pouvoir d'illusion et, par l'immense et célèbre monologue de Figaro, transforme la scène en tribune, le bon mot en slogan et l'auteur en oseur. Il faut se réjouir
que Beaumarchais ait survécu à la Révolution. Non
certes parce que celle-ci a fourni la toile de fond de son dernier drame,
la Mère coupable (1792), conclusion frileuse et pathétique
de la trilogie figaresque ; mais parce que ces dix années qui,
en 1789, lui restent encore à vivre, durant lesquelles il jettera
ses derniers feux d'écrivain et d'affairiste, incitent à
penser son étonnante trajectoire selon son principe propre de
développement, et non pas en fonction de la fracture historique
qu'il aurait contribué à "préparer".
Ce principe, qui a transformé l'artisan Caron en M. de Beaumarchais,
conjuguant noblesse et roture, ombre et Lumières, scène
et coulisses, libre entreprise et finances publiques, c'est l'inépuisable
énergie d'un homme habité par le goût de la réussite,
le besoin de considération et surtout la hantise de l'enfermement
dans une spécialité, un métier où s'étiolerait
son génie créateur. "Être un est une prison",
a écrit Fernando Pessoa. Pour sortir de cette prison là,
celle des filières et des routines où tant d'autres se
satisfont de prospérer, Beaumarchais aura su multiplier les évasions
les plus éclatantes - et les plus inattendues. Publications
récentes >>> Programme des manifestations Île-de-France Courbevoie
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