PAROLES LIBRES


Jean-Marc BUSTAMANTE, Catherine BEAUGRAND, Alain SECHAS



Jean-Marc BUSTAMANTE

Si quelque chose manque, ou a manqué, c'est la parole de l'artiste de pouvoir avoir la possibilité, la chance de s'exprimer. Nous sommes trois artistes qui allons nous exprimer cet après-midi les uns après les autres et cela peut être très utile.

La France, comme vous le savez, vit une grave crise d'identité depuis assez longtemps et cette perte de confiance l'a fragilisée. La raison pour laquelle cette crise d'identité a lieu est assez difficile à comprendre. Je laisse peut-être le soin aux sociologues de pouvoir analyser cette hystérie ambiante. Ce qui m'importe, moi, ici, c'est de parler au nom de l'artiste, l'artiste éclaireur aujourd'hui qui n'est plus vraiment crédible. L'artiste qui est peut-être relégué au rang d'animateur, de producteur d'images, de communiquant. L'artiste a aussi beaucoup perdu de sa valeur symbolique, cette instrumentalisation de l'artiste est aujourd'hui assez flagrante. Puisque je viens ici parler au nom de l'artiste, je voudrais aussi mettre en avant la responsabilité de l'artiste et dans cette situation, l'artiste est très responsable.

Je fais partie d'une génération qui a grandi avec l'omniprésence de l'institution, qui l'a aidé à faire son travail. Nous en avons profité, parfois un peu abusé, mais l'institution aussi, d'une certaine manière, a divisé les artistes. Je pense qu'aujourd'hui, d'une certaine façon, beaucoup s'en mordent les doigts et on peut mesurer les effets pervers de cette assistance. L'institution a fait beaucoup : elle a fait proliférer les emplois artistiques, en employant les critiques indépendants, les historiens de l'art qui ont effectivement souvent perdu aussi leur indépendance. L'institution est par essence frileuse.

Le jeu politique est tel que la prise de position est rare et on a pu voir, ces dernières années, peu de conservateurs s'engager dans les récents développements de l'art contemporain. On peut voir aujourd'hui que les expositions présentées sont plus des expositions à thème ou à caractère historique. J'espère qu'à travers le nouveau président du centre Pompidou et les nouvelles nominations qui viennent d'être faites, les choses vont changer. Les centres d'art sont loin des centres et font souvent figure de bastion où leur dirigeant joue un petit rôle d'Ayatollah. Il y a des exceptions mais je pense qu'aujourd'hui, la fragmentation est tellement grande que les artistes sont complètement perdus et n'ont plus véritablement la possibilité d'entretenir une solidarité qui est, à mon avis, importante.

Les galeries enfin, le métier a changé, les galeries sont devenues beaucoup plus des succursales de galeries internationales. Elles ne croient pas trop à leurs artistes français : sur les deux tiers d'un programme d'une galerie, on peut voir que 70-80 % des artistes sont étrangers et le problème reste toujours assez grave, mais en même temps, heureusement qu'on l'a, notre seul client, c'est l'Etat. Donc souvent ces galeries sont amenées à faire un programme en changeant souvent d'artiste, en présentant une très large gamme de produits et je pense que ce métier qui a changé, nous en avons toujours besoin ou alors nous n'en avons plus besoin mais, dans tous les cas, les galeries se sont disqualifiées pour la plupart d'entre elles, dans les discussions que je peux avoir avec les artistes, vues d'ici et de l'étranger. Nous savons bien que l'institution est gérée par des gens de passage. Donc, lorsqu'on est de passage, on cherche à avoir des résultats immédiats. Or il se trouve que les résultats se font attendre et la tendance aujourd'hui serait plutôt d'être à la mode.

Les artistes se trouvent d'une certaine manière un peu coincés. Ils ont trop peur de ne pas faire partie de la situation alors qu'au fond, il n'y a pas de situation. Je pense que justement, notre chance, c'est qu'il n'y a pas de situation. Alors que faire ? Prendre ses distances, éviter de chasser en bande, sourire au monde, cela demande beaucoup d'énergie. Les générations précédentes l'ont fait mais on peut avoir plus de difficultés aujourd'hui parce que la ruée vers l'art, d'une certaine manière, ne permet pas de se retourner. Une notion par exemple comme celle du rattrapage historique pour un artiste, qui était une chose tout à fait envisageable, je pense qu'aujourd'hui, c'est une notion complètement compromise. La peur diffuse de ne plus être dans la course fait que les décisions se succèdent, contradictoires les unes avec les autres, sans avoir peur de faire des virages à 180°.

Aujourd'hui, je ne sais pas si les artistes s'en rendent compte, nous sommes dans une option zéro. Cette option zéro est une chance, mais c'est aussi une façon de dire "allons de l'avant, créons une nouvelle situation avec les jeunes" et si par bonheur, on pouvait avoir une nouvelle génération comme chez les anglais. Or, il est clair que la génération qui me précède, à part deux ou trois noms pour ne pas perdre le fil de l'histoire, a disparu. La mienne, c'est la fin des années 80, début 90, est en voie de disparition. L'artiste n'existe plus. Paradoxalement, on va célébrer les vieilles gloires. Et de plus en plus, toujours les mêmes, sans aucun esprit critique, - il était assez rafraîchissant, lors de mon dernier voyage à New-York, de lire dans les journaux, la mise en question, au lendemain de sa rétrospective, que ce soit pour Ellsworth KELLY ou Jasper JOHNS, où la presse analysait, critiquait, mettait en cause les artistes. Quel serait ici le sacrilège de dévisser un seul boulon du socle d'un DEBRE ou d'un SOULAGES ? Drôle de pays.

La France n'aime pas ses artistes, pire, elle les momifie. Alors on cherche les responsables. C'est très compliqué et je pense que l'artiste est très responsable de cette situation. Je veux insister sur ce point aujourd'hui. On entend souvent cette rengaine : "Il n'y a pas de collectionneur privé, ou plus". C'est vrai, mais en Angleterre non plus. Pourtant, en Angleterre, cela marche. Pourquoi ? Parce qu'il y a une grande solidarité entre les artistes et parce que les anglais sont des gens ouverts vers l'extérieur. Il faut ainsi désamorcer de fausses questions. De même, lorsque l'on dit "Il y a du chômage en France à cause des émigrés", on peut dire qu'en Espagne, il n'y a pas d'émigrés et pourtant, il y a plus de chômage qu'en France. Alors, en France, nous avons besoin et des émigrés et des collectionneurs. Je voudrais dire qu'il y a deux pôles essentiels où l'Etat doit intervenir d'urgence. En amont, l'enseignement en profondeur de l'art contemporain dans les écoles, et en aval un système d'allégement fiscal pour les collectionneurs. Est-ce que c'est l'intérêt des institutions d'alléger cette fiscalité pour perdre un certain pouvoir ? C'est une autre question.

Pour les artistes, je vois trois solutions. Une solution assez à la mode aujourd'hui, c'est de dire "Quittons la scène", pas se jeter dans la Seine, mais quitter la scène, aller à la campagne et puis travailler. Je pense que c'est une situation assez utopique, qui n'a pas beaucoup de sens. Une deuxième solution serait de quitter le pays. C'est tentant mais cette situation viable, il y a une vingtaine d'années, ne l'est plus aujourd'hui. Ma troisième solution est de dire que si justement on est ici aujourd'hui, c'est qu'il y a une possibilité en réhabilitant l'artiste de le voir reprendre la parole. C'est pourquoi quelques artistes, un critique d'art, une galeriste ont décidé de créer une association, comme d'autres, au-delà des genres et des générations. Une association ouverte à tous pour rétablir le contact parce que nous croyons véritablement à une spécificité de la scène français, ouverte sur le monde. Nous voulons rassembler les artistes sur des questions qui nous semblent importantes, recommencer à parler. Nous avons ici écrit un texte de circonstance que je vais vous lire. Les membres fondateurs de cette association sont moi-même, Bernard FRIZE, Marie-Ange GUILLEMINOT, Fabrice HYBERT, Suzanne LAFONT, Jean-Charles MASSERA et Anne de VILLEPOIX. Récemment, des cinéastes, des metteurs en scène et des écrivains ont pris position sur le rôle et la fonction que certains représentants des pouvoirs publics veulent faire jouer aux artistes dans la société face à la fracture sociale, sur la montée d'un populisme et d'un identitarisme inquiétants , ou encore sur les menaces qui pèsent de plus en plus sur la liberté de pensée à Toulon, et à Châteauvallon.

Quand la liberté et le sens sont menacés, quand toute forme de pensée devient suspecte, n'est-il pas de la responsabilité des artistes de défendre ce sens et ces formes de pensée autres qu'ils proposent ? La position de retrait des artistes plasticiens est-elle tenable ? Est-elle cynique ou est-elle le signe d'une absence de lucidité, d'une naïveté, d'une démission ? Pourtant, du procès récemment fait à l'art contemporain, par nombre de philosophes et sociologues français qui le jugent faible et indigent, à des expositions comme Made In France qui n'abordent aucun des grands courants de l'art contemporain, on voit se manifester un mépris de la culture théorique, et restaurent l'idée d'une création indexée sur des critères d'appartenance nationale, c'est la pensée et la culture contemporaine qui sont mises en danger. Mais doit-on s'étonner de ce mépris et de cette restauration quand l'université française ignore la culture théorique de ces trente dernières années, quand la médiation de l'art dans les collèges et les lycées se limitent à de l'animation culturelle, et quand les musées et les centres d'art sortent de leur démarche de leur contexte historique d'émergence, pour les exposer en fonction de critère analogique, anecdotique ou formel ?

Cette mise à l'écart du sens et de la pensée contemporaine prend des formes plus inquiétantes dans une exposition comme "Face à l'histoire" où l'artiste est transformé en illustrateur d'une histoire du XXe siècle, réduite pour l'essentiel au totalitarisme et au conflit armé. Sont ici écartés les dimensions politiques, économiques et sociales de l'histoire contemporaine. Conséquemment, les mouvements artistiques qui ont participé à la construction, au questionnement ou à la critique de ces dimensions de l'histoire contemporaine, sont écartés. Soit une négation de l'histoire et du travail de cette même histoire par les artistes. Enfin, ces derniers mois, la mobilisation des intellectuels, des cinéastes et de certains metteurs en scène autour des questions que soulèvent les sans-papiers a permis de révéler la fragilisation des droits les plus élémentaires de notre république. L'absence des artistes travaillant dans la sphère séparée des arts plastiques de cette mobilisation citoyenne pour défendre les libertés fondamentales et pour réaffirmer la nécessité de la différence, de la tolérance et du respect de l'autre est inquiétante et grave. Aujourd'hui, le silence et l'indifférence deviennent complicité.

Alain SECHAS

Merci pour cette invitation qui me permet de participer à ce débat. Je vais essayer d'apporter ma contribution de parole d'artiste.

A propos du débat en cours, je trouve très étrange et odieux que l'on puisse remettre en cause l'ensemble du travail qui s'est fait, depuis déjà bien longtemps, sur des termes aussi formalistes, je trouve cela scandaleux. Il s'est dit beaucoup de choses ce matin et je n'ai pas du tout envie de me replacer à l'intérieur de cela. J'ai relu, avant de venir, les quelques articles du Figaro, du Monde qui ont été publiés et quand je vois le type d'histoire de l'art qui se veut être réécrite, j'ai un peu peur. Je comprends d'autant moins cela que je pense que les amateurs de peinture ont été servis ces derniers temps par de grandes expositions. Je me rappelle encore la "Baconmania" qui a sévi, cette place-là a été suffisamment servie. J'aimerais cesser avec ce débat. Je pense que c'est un débat de personnes très intermédiatique, où il n'est plus du tout question d'art, où le contenu fait que l'art contemporain devient déjà quelque chose d'historique. C'est un discrédit soudainement jeté qui est très mauvais, qui provoque un amalgame entre plein de choses et qui est très ambigu.

Ceci dit, le contexte même facilite ce genre de réaction poujadiste latente qui ressort systématiquement et c'est l'omniprésence des grandes expositions historiques qui facilite ce genre de réaction. Le poids des grandes expositions à thème, également très consensuelles, où les œuvres sont souvent convoquées pour illustrer un sujet. Bien entendu, tout le monde est très content de voir des peintures des années trente en quantité, de pouvoir sérier et faire des différences, mais, en même temps, il y a une espèce de nostalgie du passé et la rupture entre art moderne et art contemporain se creuse encore. Cet espèce d'âge d'or perdu.. je ne comprends pas l'image. Je fais de toute façon en art une grande différence entre la nostalgie et la mélancolie.

Je voudrais parler en tant qu'artiste, c'est-à-dire sur la fabrication des expositions. On parle beaucoup d'un point de vue politique, c'est un truc un peu français de considérer que l'art est immédiatement politique. L'art, c'est politique, cela devrait immédiatement servir au monde. Comme il n'y a pas eu de très bonne collection d'art moderne, ni les achats qu'il fallait au bon moment, l'art contemporain a démarré sur les chapeaux de roues, avec une rupture très violente de la tradition. Il a démarré avec des choses assez simplistes. La seule question qui s'est posée au début des années 80, c'est : "Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?" On ne s'est jamais posé la question de savoir à quoi elle servait, quelle était sa fonction, comment elle fait et comment elle ouvre le monde. Je voudrais, si j'en ai le temps, parler quelques minutes sur mon travail, non pas pour parler de moi, mais pour voir comment le travail d'un artiste s'est positionné par rapport à la naissance de l'art contemporain.

Pour finir sur les expositions, qui sont bien entendu totalement nécessaires et qui sont des aboutissements de travaux extrêmement fins et savants, il y a des façons de faire avec l'art du passé qui continue sur l'art contemporain, par exemple la façon qu'on a actuellement de mettre le moindre détail sous des vitrines me scandalise un peu. J'ai simplement l'impression que le débat actuel est une fuite éperdue des difficultés du présent : il faut dire simplement qu'on ne fait pas de l'art contemporain, on fait de l'art, on en a totalement besoin, et puis la société en est nourrie. Moi, j'ai toujours fait de l'art parce que c'est la seule chose, dans cette société, qui me semble réelle. On n'a pas pour l'instant créé une situation strictement française. Peut-être que la politique culturelle, avec toutes ses qualités par ailleurs, a tendance à globaliser l'art contemporain.

Je vais me permettre d'attaquer un peu la critique, donc la parole ; les artistes parlent aussi, et peuvent se permettre de donner des avis. Plutôt qu'une globalisation de l'art contemporain par une politique culturelle, Jean-Marc BUSTAMANTE vient d'en parler, il faudrait faire des choix critiques beaucoup plus marqués, plus vrais. On aurait tout à gagner à dire des choses plus vraies, moins des groupes immédiatement catégorisés, moins des catégories issues du structuralisme de l'université immédiatement plaquées sur n'importe quel travail, voire la naissance du mot installation. Maintenant n'importe quoi est installation. Pour critiquer un tant soi peu la politique culturelle, on aurait absolument besoin de groupes d'artistes à tout prix pour percer le marché international, mais c'est un leurre et cela n'a jamais marché. Je préférerais que les artistes puissent débattre entre eux, voyagent car c'est très important. Je ne sais pas, par exemple, comment un new-yorkais peut percevoir notre débat franco-français, lui qui a 150 galeries dans sa ville, si on lui dit que l'art contemporain n'est rien ou qu'il n'existe pas. On manque cruellement de parole critique et de revues pour cela. Heureusement, il y en a quelques-unes, qui ne sont pas forcément en papier glacé, qui fonctionnent par mailings et qui provoquent des débats, de la parole, des antagonismes. Le vrai débat est là, et non pas cette espèce de querelle qui reconvertit les vieilleries.

L'art contemporain, c'est maintenant, et non pas de savoir si un tel ou un tel est bien, ou ce qu'on peut en dire, comment il fait avancer, comment il provoque la société. L'art est contemporain par essence, il est de maintenant. C'est français : on a un problème dans la parole, on n'a pas de critique qui analyse vraiment, car on a plutôt une tradition littéraire. On n'arrive pas à faire comprendre que l'art est une tradition littéraire. C'est comme s'il n'y avait pas de langage particulier à l'art, en dehors de la parole critique. Il faut toujours que cela veuille dire quelque chose. Bien souvent le tout un chacun rentre dans une exposition, un peu le dos tourné aux œuvres, un peu en terrain de connivence. Je trouve que c'est une perversion du collage moderne, le fait que l'œuvre serait une simple addition de signification. Telle chose dans une installation veut dire ceci, on demande toujours ce que cela veut dire mais on a un mal fou à regarder. Il faut peut-être trouver une parole à l'intérieur de l'art, y croire. En parlant de collage, ce qui est symptomatique, on a accolé au mot art d'autres mots, art et publicité, art plus politique, art plus sexe.. Comme si l'art avait besoin d'une béquille. Cela finit par nier sa spécificité d'art visuel. En tant qu'artiste, l'essentiel est de ne pas sortir de ce médium spécifique qu'est l'art. Il ne faut surtout pas l'indéfinir.

Je voudrais maintenant parler de mon travail pour montrer comment j'ai pu me placer. J'étais prof d'arts appliqués, pas prof des Beaux-Arts - cela me fait penser qu'en France, être artiste, ce n'est pas un métier, alors que beaucoup d'artistes ressortent des écoles avec l'idée d'un métier, d'un certain professionnalisme, cette idée de cela me fait toujours rire, ce mot professionnalisme accolé avec l'art. Ce n'est pas la priorité, ce réalisme social, tout le monde doit pouvoir l'acquérir, dans n'importe quel métier, mais artiste et métier, c'est étrange. J'ai commencé au début des années 80, pas du tout en réaction à une tradition quelconque. A la limite, ma tradition, c'était BUREN dont j'entendais "C'est notre père à tous". En ce qui me concerne, ce n'était pas cela. Contre l'idée que l'art pouvait exister sans un contexte. J'étais fortement agacé par l'habitude et les tics de l'art. Etant prof dans un collège à Metz, j'ai voyagé dans les musées allemands, ce qui m'a permis de voir des choses qui, de toute façon, étaient impossibles à voir en France. J'ai pu constater le retard des collections en France ou la qualité des œuvres dans les musées. C'est évident. A la suite de cela, j'étais dans un contexte de rejet de la tradition violent et d'un surgissement brutal de l'art contemporain. On pouvait bien entendu trouver cela fantastique mais, à ce moment-là, tout le monde, l'institution, les artistes, les collectionneurs ont eu besoin de choses simples, typiquement françaises. Alors cet art contemporain qui se disait radical - le problème est que je ne l'ai pas trouvé très radical, il était dans une continuité typiquement française, la fameuse double ligne qui perdure depuis le début de siècle entre DUCHAMP et MATISSE, entre la peinture et l'objet, entre un post Support-Surface finissant et le nouveau réalisme qui est comme une espèce de fantôme qui parcourt toute la fin des années 70-80 et qui continue à plein, sans le moindre souci théorique.

Alors, la peinture d'un côté, l'objet de l'autre, que faire si l'on a envie ni de l'un, ni de l'autre ? Que faire si on n'a pas envie de répondre à cette éternelle question "Qu'est-ce que l'œuvre d'art, l'art sur l'art, l'art en tant que phénomène spéculaire, le petit jeu de l'art sur lui-même ?" ? J'avoue que, dans les années 80, tout cela m'a donné envie de m'arrêter, de continuer mon travail de prof, point final. La critique occulte facilement, ce dont elle n'a pas besoin, "Quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage". Alors, mon travail s'est focalisé sur ne pas faire les choses qui me semblaient ne plus pouvoir faire progresser l'art. Y a-t-il progrès en art ? Je n'en sais rien mais j'ai l'impression de ne plus pouvoir faire ce qui venait d'être fait. La peinture, la critique du poids, du socle, du cadre, de la matière, de la variation.

Je ne pense pas que l'on puisse faire un art neuf avec des formes d'il y a vingt ans. Actuellement, ce n'est pas en jouant le remake qu'on pourra progresser. Il faut inventer des structures internes à l'œuvre entièrement nouvelles, et dans l'urgence. Actuellement, j'ai l'impression qu'on mime plutôt une énergie, on mime une vitesse. Ce n'est pas cela l'urgence.

Catherine BEAUGRAND

Moi, j'avais compris la demande de ce colloque comme totalement autre. J'ai compris qu'il fallait tenter d'essayer de formuler d'où on parle, en tant qu'artiste. Pour répondre à cela, je me suis dit qu'il valait mieux être relativement pragmatique, puisque théoriciens, philosophes, sociologues pouvaient se trouver réunis et faire cela beaucoup mieux que l'artiste. Donc contrairement à d'habitude - on me reproche toujours d'avoir des propos difficiles, de ne rien comprendre à ce que je fais -, je vais être extrêmement "ras les pâquerettes et pragmatique".

D'où je parle ? C'est quelque chose de très simple. Je suis confrontée à une situation, et je suppose que cela vous est déjà arrivé : en voyage, dans un train ou un avion, j'ai une discussion sympathique avec mon voisin et tout d'un coup, il me demande "Que faites-vous dans la vie ?" et là, catastrophe, comment expliquer ce que je fais dans la vie ? Si je dis que je suis artiste, il me regarde avec un air de commisération en pensant que c'est pire que d'être sportif, ou quelqu'un d'à moitié fou. Au mieux, la conversation continue en disant "Ah, vous faites de la peinture !". Les difficultés s'aggravent car je ne fais ni de la peinture, ni de la sculpture, ni de la gravure, ni ni ni.. Donc, c'est fini. Je ne peux absolument pas localiser et dire d'où je parle. Cette situation extrêmement simple résume de façon un peu amusante la réalité d'être artiste aujourd'hui. Puisque c'est finalement la première chose incommunicable dans une situation très banale. Je ne sais pas si être artiste peut être un métier, en tout cas c'est une activité. Ce n'est pas la même chose car ce n'est pas plus important d'être artiste qu'autre chose. C'est une activité parmi d'autres. Donc, dans mes activités, je travaille avec des images mobiles, ou sur la mobilité des images. Pourquoi ai-je choisi de me cantonner à ce registre ? Surtout parce que les images mobiles et la mobilité des images sont apparues en même temps que la formation de la métropole et de la psychanalyse.

Actuellement, il me semble totalement impossible de prendre la parole, d'avoir une activité artistique autrement qu'en se situant dans cette culture urbaine de la métropole à la mégapole. De même en évitant la pensée psychanalytique. Ce sont deux choses, métropole et psychanalyse, qui s'ancrent profondément dans la pensée occidentale. Donc si je choisis d'associer image mobile, métropole et psychanalyse, c'est une façon de dire que je suis occidentale et que je réfléchis sur cette culture. Comment je fais avec cela ? Je pense aussi, de façon un peu différente de mes prédécesseurs, qu'il n'y a pas d'autonomie de l'artiste. C'est un leurre. On peut discuter des modalités du langage de l'art et de l'autonomie de l'art mais c'est un autre débat. Il n'y a absolument pas d'autonomie de l'artiste. Même quand un artiste prend une position de retrait, c'est évidemment dans un rapport de non-autonomie. L'artiste est quelqu'un qui travaille dans des contextes qu'il choisit ou est choisi par ces contextes - c'est une prise de position. Il n'est pas autonome, il y a toujours des commandes et des commanditeurs. Il est faux de se leurrer en croyant qu'il y a la possibilité de produire ex abrupto une pièce et éventuellement de la montrer, dans une espèce de pureté. Travailler comme artiste, c'est travailler face à une commande, y répondre et travailler avec des commanditaires. Ces commanditaires sont soit des commanditaires - on ne répond pas de ma même façon à des institutions type galeries ou à une institution type musée ou à des institutions publiques qui vous font des commandes à l'extérieur.

Travailler comme artiste signifie travailler à essayer de comprendre les concepts, essayer de définir les contextes, les analyser, à faire des rencontres, à faire des recherches iconographiques, bibliographiques, à croiser les savoirs, les disciplines, éventuellement à croiser les langues, les traductions.. C'est aussi comprendre ce qui est local, ce qui de l'ordre de l'industrie, de la marchandise, c'est-à-dire que c'est se situer dans un espace à la fois localisé, urbain mais complètement illocalisable, relevant d'un monde et d'une économie beaucoup plus globales.

En fait, essayer de se situer comme artiste, c'est essayer de localiser quelque chose qui est toujours illocalisable et qui doit le rester envers et contre tout. La seule façon de résister politiquement, c'est justement réfléchir sur la question de local illocalisable. Quand je dis localiser l'illocalisable, cela veut dire aussi être ailleurs dans la ville que dans des lieux repérables, des lieux susceptibles de produire et de montrer de l'art. Dans mon propre cas, je suis toujours beaucoup plus intéressée à travailler dans des lieux qui n'ont rien à voir, qui ne se disent pas des institutions artistiques, avec des gens qui ne se disent pas des artistes. Par exemple, j'ai pu travailler avec une compagnie aérienne, la Sabena, pour la production de films qui sont diffusés à l'intérieur de l'avion, et cela m'intéresse beaucoup plus que de travailler sur des films qui seraient diffusés dans une galerie. Les exemples sont abondants. Je préfère travailler actuellement avec un groupe de scientifiques qui rêvent et qui travaillent pour des constructions sur la Lune, directement avec des groupes industriels, que de me trouver dans des conditions de travail utopique, dans une boîte blanche d'une galerie. Etre artiste aujourd'hui, c'est essayer de trouver où je travaille, où sont les lieux où je peux travailler. Plus que jamais, ces lieux sont divers, multiples et n'ont rien à voir avec les lieux d'art.

Un autre point pour permettre ensuite le débat : la question des artistes français. Je vis assez peu en France, je partage ma vie plus spécifiquement dans des pays asiatiques. J'étais absente ces deux derniers mois, je reviens et j'apprends tout le débat actuel. Lorsque j'entends cela, je me sens out, de ne rien avoir suivi. En même temps, les questions de mémoire, bonne et mauvaise, qui sont débattues là sont des questions qui m'ont été quotidiennes, par exemple dans un travail que je fais pour la construction du centre historique de Séoul. Etre français - excusez-moi si c'est un peu décousu, je vous avais dit que je serai très pragmatique -, dans cet état-là, pour moi, c'est simplement être capable de parler mieux français qu'une autre langue, la même langue que celle de ma mère, donc je la connais mieux. Etre un artiste français n'a aucun sens. J'ai envie de le dire abruptement. Quand je travaille ailleurs, on ne me demande pas si je suis un artiste français, c'est un rapport de travail, d'action, de lieu là où se lisent les contextes. Je pense aussi que, bien entendu, on fait plus que parler une langue, et cette question d'une et de plusieurs langues est aussi quelque chose d'extrêmement illocalisable, qui doit le rester, dans le travail de l'artiste.

Je voudrais savoir parce que je vois que l'on entretient une confusion pas du tout résolue et que je n'arrive pas encore à comprendre de quoi il s'agit, même lorsqu'on parle d'art contemporain. Comme si l'art contemporain était un art en bloc, qu'on aime ou qu'on n'aime pas. Cela dit, je ne raffole pas de tout ce qui se fait, je trouve même que c'est assez médiocre dans l'ensemble, mais il y a quand même de très grands peintres. Ce que je regrette, c'est qu'on refuse la multiplicité et qu'on est en train d'uniformiser l'art, comme si l'art contemporain est forcément allé de l'avant, c'est-à-dire transgresser, être en rupture. Si vous n'êtes pas en rupture, vous n'êtes pas de ce monde. C'est quand même un peu facile. Il y a des artistes qui reviennent aujourd'hui à la peinture classique. C'est mon cas. Cette espèce de fétichisme d'une marchandise à la mode me paraît rentrer plus dans l'idéologie du marché de l'art que dans l'art lui-même.

J'applaudis aussi entièrement à ce que Monsieur vient de dire. Je voulais dire aussi que j'ai une curieuse impression parce que je viens de l'autre côté du rideau de fer. Cela fait donc une vingtaine d'années que je suis là mais j'ai encore des souvenirs de certaines réunions d'artistes du Ministère de la Culture qui ont eu lieu à Moscou. Cela me rappelle curieusement ce qui se passe en ce moment. On est là depuis 9h et on ne cesse de subir une sorte de matraquage et de lavage de cerveau. J'espère que la troisième partie de la journée sera véritablement un débat et qu'on parlera enfin de la peinture et de la sculpture.



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