HISTOIRE, MEMOIRE, CULTURE ET ENGAGEMENT DE L'ARTISTE : TEMOIGNAGES ET ANALYSES


ModérateurMarc DONNADIEU
Intervenants Gottfried HONEGGER, Jean-Pierre RAYNAUD, Sylvie BLOCHER, Alain JOUFFROY,
Hou HANRU, Jean-Louis DEOTTE, Marie-José MONDZAIN


Marc DONNADIEU

Au sein du nihilisme ambiant qui parcourt certains textes récents sur l'art contemporain, la figure de l'artiste en tant qu'individu a curieusement disparu. Désincarné, absent, il n'apparaît dans ces textes que comme une part manquante d'un système de l'art qui serait exacerbé et hystérique. Ce matin, comme cet après-midi d'ailleurs, volonté a été prise de donner la parole aux artistes afin qu'au sein du débat actuel, qui leur échappe, ils puissent se faire entendre.

Pour lancer la discussion, je proposerai aux membres de cette table ronde, artistes, critiques d'art et commissaires d'exposition, philosophes, chercheurs, outre les mots d'histoire et de mémoire, trois autres mots. L'engagement. De quel ordre serait l'engagement de l'artiste, mais aussi qu'est-ce que l'artiste engage dans son travail à travers son œuvre, dans sa relation à l'autre ? Responsabilité, de quel ordre serait la responsabilité de l'artiste vis-à-vis de ce qu'il donne à voir de son travail, mais aussi responsabilité du commissaire d'exposition, du conservateur de musée vis-à-vis des œuvres dont il a la charge ? Et enfin, proximité. Quelle relation de proximité instruit l'œuvre d'art avec le réel qui nous entoure ? De quel ordre est ce "là-bas lointain proche" entre l'œuvre et celui qui la regarde ? Est-ce que l'œuvre ouvre un passage entre un proche et un lointain ? Un lointain, parce que l'artiste ne peut plus aujourd'hui se penser dans un monde qui serait uniquement clos sur son proche, sur son atelier, et qu'une conscience qui ignorerait les lointains, les autres, les autres corps, les autres individus, les autres pensées, serait parfaitement insoutenable. Autour de moi donc, trois artistes : Jean-Pierre RAYNAUD, Sylvie BLOCHER et Gottfried HONEGGER, un critique d'art et commissaire d'exposition Hou HANRU, et deux philosophes, Jean-Louis DEOTTE, maître de Conférences à l'Université de Paris VIII et membre du Collège international de Philosophie, et Marie-José MONDZAIN, philosophe et écrivain, directeur de recherche au CNRS.

Gottfried HONEGGER

Mesdames et Messieurs, "l'art contemporain : ordres et désordres". Si je compare le climat social en France et ailleurs, je constate plus qu'un désordre. Je constate un comportement autodestructeur de notre pseudo-capitalisme, qui est tout à fait similaire aux années trente, comme à l'époque, c'est le fascisme qui profite de la pauvreté, du chômage, d'une écologie déraillée. Comme dans les années trente, on réduit partout les budgets de la culture. Comme dans les années trente, on déclare l'art comme nul, on déclare l'art comme absent, mort. Monsieur Jean CLAIR, Directeur du Musée de Picasso est un champion de la désinformation, est un champion du retour au passé. C'est un champion de la voix réactionnaire, et c'est d'autant plus grave qu'il dirige un musée qui héberge l'héritage d'un artiste qui nous sert, à nous tous, de modèle. Certes, dans une époque d'un individualisme excessif, d'une liberté presqu'aveugle, l'art, comme tout autre domaine de la vie, n'est pas épargné du médiocre. Mais nous ne pouvons pas accepter et tolérer qu'un fonctionnaire, payé par nos impôts, se permette de déshonorer et de désavouer un métier tout entier. Une critique oui, mais une critique qui nous aide à avancer. Une critique qui nous met en garde. C'est d'ailleurs le rôle de ceux qui se prétendent être les protecteurs de l'art.

Si l'art est aussi un témoignage de son époque, si l'art est le miroir d'une société, c'est bien la société, la terre dans laquelle l'art a ses racines. C'est la communauté qui détermine la forme et le contenu de l'art. Le rôle de l'artiste est celui d'un chroniste, celui d'un témoin, celui qui crée de l'espoir, qui nous permet de chanter. Oui, on juge une société à travers son art. Toute la comédie humaine se visualise dans les arts. Alors, si on constate que l'art est décadent et malade, cela veut-il dire que notre société est malade ? Mais si on est aveugle et ignorant comme Monsieur Jean CLAIR a l'air de l'être, on voit le mal mais on n'analyse pas les causes de ce mal, on ne se demande pas pourquoi on se contente d'accuser, on se contente de condamner, de salir l'art qui, si je ne me trompe pas, est l'esprit le plus noble de la race humaine. Monsieur Jean CLAIR est sûr qu'il a une majorité d'hommes et de femmes qui applaudissent, il n'y a rien de plus facile que de ridiculiser et vulgariser l'art de notre temps.

Si un tel comportement destructif d'une minorité du monde de l'art peut s'exprimer, et si une majorité d'hommes et de femmes refusent l'art moderne, c'est notre faute. Nous, les artistes, les conservateurs, les historiens d'art, les critiques d'art, nous tous avons mal fait notre travail l'an passé. A quoi sert la création, à quoi sert l'art si les regardeurs sont absents ? Il faut une communication compréhensible qui soit liée aux questions sociales. Nous devons aller vers notre public et les informer. Si l'art moderne est aujourd'hui une quantité négligeable, une marchandise, un objet pour le tourisme de masse, c'est de notre faute. Nous avons écrit sur notre drapeau "l'art pour l'art" et on se réfugie dans une tour d'ivoire. Oui, nous tous, nous sommes des rois sans peuple. Nous vivons une époque difficile et dangereuse. Et si le Front National, des gens comme M. Jean CLAIR, sont à la recherche d'un art populiste, cela témoigne d'une crise morale qui nous engage tous à nous réveiller, à agir contre le défaitisme, contre un climat fascistoïde et pour un art qui se comprend comme un service social.

Des milliers et des milliers d'adolescents, de jeunes filles et des garçons, de 16 ans à 24 ans, se sont en 1996 suicidé en France. Ce n'est pas la faim ou le manque d'abri qui les ont poussé vers le néant. C'est le manque de rêve, d'espoir, le manque de culture qui ont provoqué le désespoir. Cette catastrophe nous montre que les arts, la culture contemporaine, qui est par définition utopique, sont absents. Et pourtant la culture est la colonne vertébrale d'une société. Les arts sont l'âme de nous tous. Soyons clairs : nous vivons dans une sorte de renaissance sans précédent, nous vivons une époque qui a créé beaucoup de mal mais aussi une multitude de miracles.

Jamais, dans l'histoire de l'homme, une telle explosion de la créativité n'a été possible. Partout dans notre pays il y a des minorités qui se battent pour garder l'espoir. Ils se battent à travers leurs œuvres pour trouver des réponses à des questions existentielles pour l'homme. Je crois à l'ère comme à l'Aufklärung à travers mon travail à l'espace de l'Art Concret, avec les adultes, avec les enfants. J'ai la preuve que partout dans le monde il y a des artistes qui nous permettent de rêver, qui nous permettent d'espérer, qui nous donnent la certitude que nous trouverons tous ensemble la lumière nécessaire pour avancer. Merci.

Marc DONNADIEU

J'aurais tout de même préféré que cette table ronde commence hors de l'anathème et de l'invective. Je crois qu'il n'est pas nécessaire qu'on désigne des ennemis. Je pense que les ennemis ne sont pas forcément nécessaires, il est indispensable de garder une grande vigilance pour parler de l'œuvre et de l'art.

Sylvie BLOCHER

Je voudrais dire qu'il y a des sifflets dans la salle. Cela serait bien que l'on évite le syndrome du match de football. Je fais partie de ceux qui ont trouvé l'engagement des cinéastes contre l'exclusion plus qu'importante. Les politiciens ont perdu le sens du monde, la dignité. Certains artistes, de par l'engagement de leur travail, pointent la question du sens, interrogent les mots et les actes. Ceux qui les montrent du doigt, les dénoncent publiquement, veulent maintenir les artistes dans la case des gentils bricoleurs ou les diaboliser. Leur but est d'empêcher que l'art se réalise. Leur but est d'empêcher l'art dans sa fonction de quêteur de sens. Je dis que certains artistes pointent la question du sens, et non pas tous les artistes, car il y a des artistes qui parlent et produisent dans la conscience de l'existence de l'autre, et ceux qui pensent que l'art doit être un lieu autonome. Les premiers se posent la question de l'adresse, et de la responsabilité. A qui s'adresse l'art ? Je ne parle pas ici du public, bien sûr. Les seconds jouent à des jeux privés et cultivent le désenchantement. Les premiers s'interrogent sur l'altérité, tentent le face à face entre un je et un nous, les seconds recouvrent le nous avec une fascination baroquisante du sordide. Il est plus facile d'être dans une position post-moderne que d'essayer d'inventer la suite. Mon travail tente d'interroger la suite, de tenir à distance la nostalgie et le désenchantement, en passant par le motif de la déception.

Je suis déçue par la modernité mais je ne me sens pas trahie. Je pense que, depuis la chute des utopies de la modernité, certains se sentent trahis et lorsqu'on on se sent trahi, on est aigri et on devient réactionnaire. La déception, le motif de la déception, permet simplement de reconsidérer l'héritage de la modernité sous un autre angle, par rapport à un autre biais de lecture. De quelle déception s'agit-il ? Les pères de la modernité sont extraordinaires, je ne suis moi malheureusement qu'une fille, mais ils sont aussi décevants car ils ont oublié ou rapté parfois mutilé, parfois tué leur propre part de féminin. Leur parole reste du côté de l'autorité, du recouvrement. A l'autorité de la modernité au rapt du théorique féminin par le masculin, dont parle Jacques DERRIDA, je préfère l'égalité du face à face. Le face à face, lèvres contre lèvres, suppose un abandon d'une part de cette autorité. Le face à face suppose un déplacement, peut-être celui d'aller vers l'autre. L'art alors ne serait pas seulement la conscience de l'autre, mais son adresse. L'art contient en elle un nous pluriel, un je pluriel mais aussi un nous séparé et non fusionnel. Un je nous sommes.

Ceci est un petit peu pour répondre à ce que j'ai entendu précédemment et je retiens finalement un petit peu certains mots comme "convoquer", comme "trésor de guerre".. Je pense que l'art ne doit plus être dans la convocation, parce que dans la convocation, je trouve qu'il y a encore trop d'autorité. Je pense qu'elle doit être du côté de l'adresse. Tous les réactionnaires hors de l'art ou dans l'art sont des individus amputés de leur double identitaire, et tous les gouvernements fascistes sont castrés de leur féminin. Un artiste se projette toujours dans le futur parce qu'il s'affronte au passé. Le sien et celui du monde. Les réactionnaires privilégient toujours le passé, la saveur des crêpes faites par leur mère, la technicité perdue, toute une sorte de nostalgie. S'y ajoutent en plus le sacrifice et la souffrance, l'oreille coupée de VAN GOGH, si vous voyez ce que je veux dire. Une sorte de national-christianisme artistique. Moi, je pense que la question de la mémoire est un petit peu plus difficile quand on est français.

Je pense que, depuis la guerre, nous sommes une société qui s'est inventée une image familiale, une image fictionnelle, héroïque et heureuse, une sorte d'histoire à épisodes qui se finit toujours bien. Mais c'est comme dans toute l'histoire des familles : quand on dit toujours que l'on est heureux, et qu'on n'affronte pas sa mémoire, on finit par avoir tellement de non-dit, et de fonctionner à partir du non-dit, qu'on finit par vraiment psycho-somatiser. Je pense qu'une société peut psycho-somatiser. Ce qui se passe aujourd'hui, c'est avant tout de cela dont il s'agit, c'est-à-dire une société qui n'a jamais affronté sa mémoire, et qui, du coup, règle ses problèmes soit par l'arrogance, soit par la soumission.

Marc DONNADIEU

Jean-Pierre RAYNAUD, toute votre œuvre s'articule sur un regard très aigu porté vers la société, mais construit aussi autour d'un lieu singulier, celui de l'atelier qui, pour vous, est à la fois un lieu de vie, de production et de présentation de l'œuvre. Vous pouvez peut-être nous parler maintenant du regard que vous portez sur le réel d'aujourd'hui et sur votre façon de concevoir le lieu de production de l'œuvre.

Jean-Pierre RAYNAUD

Oui, je ne voudrais pas avoir le sentiment de fuir ce qui a été dit. Je voudrais simplement donner ma position. Je doit être certainement un artiste irresponsable et peut-être masochiste, mais de toute façon, c'est très clair pour moi, je n'attends rien de la société. Ne croyez pas que j'ai le confort aujourd'hui de pouvoir parler de cette façon-là : lorsque j'étais jeune artiste, il y a 30 ou 35 ans, j'avais la même position et je crois que si on décrypte mon travail, on s'aperçoit parfaitement bien que j'avais pris une distance totalement irréversible vis-à-vis d'un modèle de la société, même vis-à-vis d'une intégration à la société. Je ne hais pas la société, j'en fais partie, je suis intégré mais je n'ai aucun espoir, dans un projet global, je ne dis pas cela contre quelqu'un, simplement je suis désenchanté dès le départ - c'est peut-être un problème qui remonte à ma naissance. Dans tous les cas, je suis dans ce monde, je continuerai dans ce monde, j'agirai dans ce monde mais je n'arriverai pas à promouvoir ni l'art, ni à parler de l'art soit comme une religion soit comme la plus belle chose du monde.

Je pense que l'art m'est tombé dessus comme une fatalité, comme à tous les artistes du reste, et c'est dans cette fatalité que j'irai jusqu'au bout de ma démarche. Vous voyez donc, l'artiste, c'est une personne qui est multiple et les artistes sont multiples - moi, je les respecte, car je pense qu'ils ont choisi, contrairement à ce que l'on pense, une voie personnelle dans un groupe social et c'est beaucoup moins confortable que ce que l'on peut imaginer. D'un autre côté, ils n'ont pas le choix, je n'ai pas le choix. Sur ce sujet-là, les choses sont claires. Quand on donne sa vie à une cause, on a tendance à respecter les personnes. Je ne connais pas d'artiste qui n'ait pas commencé à 25 ans ou 30 ans et qui n'ait pas été à la fin de son contrat jusqu'à la fin de sa vie. Je pense que cette fidélité de toute façon a sa cause, est quelque chose, je crois, de respectable. Personnellement, je trouve que la société - je ne demande pas qu'elle nous encense, mais simplement qu'elle nous laisse vivre et nous exprimer. Changer la société, bien sûr, j'espère que les œuvres d'art ne sont quand même pas simplement des objets qui s'accrochent aux murs, qui se posent au sol ou qui sont des objets décoratifs, et c'est pour cela que nous tentons de leur donner ce maximum de sens en fonction de ce que nous vivons. Mais, je pense qu'à vouloir surcharger cette attention, nous dérapons souvent, parce que le propre de l'art, c'est justement ce que nous ne comprenons pas.

On décrypte exagérément les œuvres et je pense que si les œuvres sont intéressantes, c'est justement parce qu'elles ont conservé des parts d'ombre et que ces ombres, ces parts indéfinies sont une richesse qui pourra être projetée, dans les générations futures aussi. Donc, cette manie, dans la deuxième partie du XXe siècle, puisque nous avons des moyens de communication qui sont énormes aujourd'hui, de vouloir à tout prix savoir tout sur les œuvres d'art, je pense que c'est quelque chose d'assez négatif et c'est peut-être le seul terrain dans nos sociétés où il pourrait y avoir encore une zone d'ombre. Quand je dis zone d'ombre, je ne veux pas dire un flou, je veux dire des lieux où le mystère est entier. Et dans la société, puisque cette société décrypte tout pour des raisons économiques ou des raisons analytiques, puisque ces œuvres sont par nature, quand elles sont porteuses, résistantes, je pense qu'au lieu de critiquer cette résistance, on ferait mieux d'essayer de vivre avec et de les accepter pour ce que nous ne comprenons pas d'elle. Il ne s'agit pas de cultiver le flou, il s'agit simplement de savoir qu'il est vain de vouloir savoir des choses que les artistes ne savent pas eux-mêmes. C'est quand même dans cette bouteille à la mer, dans cette sorte d'impulsion de certaines personnes, qu'on peut juger plus ou moins intéressantes mais cela, de toute façon, l'avenir le dira, il faut accepter ou en tous les cas ne pas critiquer démesurément l'artiste qui n'a pas un rôle particulièrement facile.

A partir du moment où l'artiste a choisi son camp, il est un peu comme un acteur. Il se retrouve donc face à un public, qu'il ait un grand public ou un petit public, et il est normal qu'il reçoive des coups. Cela fait partie de la règle du jeu. D'un autre côté, personnellement, dans la mesure où je pense que ma nature surtout et mon rôle est d'essayer seul d'arriver au bout de mon projet, et que ce projet de toute façon, dans le meilleur des cas, puisse être transmis à un groupe d'hommes qui en fera ce qu'il veut de toute façon, parce que je n'emporterai pas mon travail dans ma tombe, je crois qu'à ce moment-là, j'ai le sentiment d'être particulièrement honnête. Evidemment, je n'aurai pas participé à cette grand fête collective. Je refuse de rentrer dans une polémique avec des personnes qui pourraient être plus ou moins douteuses effectivement, mais mes convictions, je les ai. Je refuse de faire l'amalgame entre mon travail et une période plus ou moins favorable, que cela soit le fric, la polémique politique ou autre. Cela n'est pas une fuite, simplement, c'est mélanger à l'art deux choses qui, à mon avis, n'ont rien à voir. D'un autre côté, l'artiste doit assumer sa responsabilité. Je crois assumer la mienne et je suis prêt à répondre à toutes les questions, aussi difficiles soient-elles, que vous souhaitez me poser.

Marc DONNADIEU

Après avoir transmis la parole aux trois autres personnes qui m'entourent, cette parole sera évidemment donnée à la salle ensuite. Peut-être que HANRU, qui a la dure tâche de mettre en place le face à face entre l'œuvre et le public, en tant que critique d'art et commissaire d'exposition, pourrait reprendre cette parole.

Hou HANRU

En fait, je suis assez perturbé ou excité plutôt par les dernières interventions qu'on vient d'entendre. J'ai donc décidé de changer tout mon discours. J'avais préparé des petites notes mais je pense que cela ne sert plus à rien parce qu'on est vraiment dans un moment plus crucial, je pense que c'est très important de continuer à discuter sur ces questions. Pour ajouter à tout cela, je voudrais vous raconter une histoire.

Il y a trois ans, en 1994, la première fois après quelques années de séjour en France, je suis rentré en Chine, pour la première fois. J'ai rencontré des amis, des artistes, des critiques. Une des premières questions qu'ils m'ont posé, c'est "Est-ce que tu connais la revue Esprit, est-ce que l'art contemporain est fini ?" A l'époque, j'avais lu des articles dans cette revue mais je n'y avais même pas fait attention. Cela me faisait sourire, je me suis dit que l'art contemporain ne sera jamais fini, il est toujours là malgré toutes sortes de choses. J'ai dit que la France, c'est un pays démocratique ; dans un pays, on peut tout dire, on a la liberté de parole et il n'est pas du tout surprenant que quelqu'un dise du mal par rapport à n'importe quoi. Cela peut être de l'art, de la musique.. J'ai donc répondu à mes amis en leur disant que c'est important de penser il y a des choses qu'on aime ou qu'on n'aime pas dans un monde, chacun doit prendre sa position, c'est tout. De toute façon, pour moi, l'art contemporain n'est jamais mort.

Depuis quelques mois, on se trouve dans une situation assez étonnante pour moi. Le résultat, c'est qu'aujourdh'ui on est ici, et on est obligés de discuter de cette question : "Est-ce que l'art contemporain est mort ?" Je suis très triste, complètement perturbé mais aussi excité par le fait qu'il y ait des artistes qui défendent très bien l'art contemporain avec une perspective soit historique, soit par rapport à la réalité. Je suis entièrement d'accord avec M. HONEGGER et Sylvie BLOCHER par rapport à leur interprétation de cette situation. Mais, je voudrais juste ajouter quelque chose, lié à la parole de Sylvie BLOCHER qui dit que la France est un pays où on perd un peu la mémoire. Je suis entièrement d'accord avec elle.

Je me souviens qu'il y a à peu près un mois, il y a eu un débat à la télévision sur la loi Debré avec tous les représentants de tous les camps - Front National, Parti Socialiste et autres, les sans-papiers.. Une jeune fille africaine sans-papier a posé une question : mon père était dans l'armée française et il s'est battu pour la France. Pourquoi n'ai-je pas le droit de vivre ici ? Du coup, j'ai trouvé que ce qu'elle évoquait était très intéressant, c'est le lien entre l'histoire coloniale de la France et la réalité que l'on vit aujourd'hui. Malheureusement, dans cette émission, la question posée est restée sans réponse et a été détournée. En une minute à peine, elle était oubliée. Je crois qu'il y a une espèce de consensus par rapport à cela, qui est dans l'inconscient de tous ceux qui étaient sur le plateau. Donc, j'espère que ce genre de considération, de question ne sera pas caché dans notre débat. Je parle du passé, mais on vit dans la réalité qui doit être liée aussi à l'avenir. Pourquoi ces questions comme "Est-ce que l'art contemporain est mort" ou "Est-ce que le nouveau conservatisme est en train de gagner" ? Je pense que cette réflexion dans le contexte de la sorte de mondialisation que l'on est en train de vivre a créé énormément de pression. Comment se confronter aux pressions ? Je crois que ce n'est pas seulement une question sur l'art mais plutôt une question très générale par rapport à l'économie, la société et surtout par rapport à la culture. Notre débat doit se situer dans ce contexte-là. C'est à partir de ce moment-là que l'on doit envisager l'art contemporain non plus seulement comme une question d'évolution de formes, d'évolution de représentations, un langage très spécifique par rapport à l'histoire de l'art lui-même. Je crois que c'est une sorte de réaction constante à la réalité que l'on vit. J'ai préparé plein de choses mais il faudrait arrêter de parler, un moment au moins, de ce genre de questions trop techniques. Il faudrait un moment où on doit prendre une position. C'est important aussi d'avoir un dialogue entre le public et ceux qui sont à la tribune.

Marc DONNADIEU

Nous ne sommes pas fatalement obligés de parler de la mort de l'art, nous pouvons aussi parler de la façon dont nous définissons, dont nous envisageons, dont nous faisons chacun notre métier d'artiste, si tant est que cela soit un métier, de critique d'art, de chercheur, de philosophe pour affirmer que la pensée circule, que l'œuvre se produit et qu'elle a lieu.
Je passe la parole maintenant à Jean-Louis DEOTTE.

Jean-Louis DEOTTE

J'ai l'impression que l'enjeu aujourd'hui, comme dans les années trente, et je suivrai là ce qui a été dit par HONEGGER, cette référence aux années trente, cette répétition, cette répétition du temps, ce temps du rêve en fait ou du cauchemar, l'enjeu c'est certainement de nouveau encore l'articulation du contemporain, du maintenant et du passé. Alors j'utiliserai des noms propres. Ce n'est pas d'une manière polémique mais simplement pour situer les choses. A mon avis, l'opposition est soit entre une sorte d'archaïsation mythologisante du passé, et je crois que BAUDRILLARD en est un très bon exemple, et je pourrai expliquer pourquoi, soit une sorte de mot d'ordre "benjaminien" que je retrouve chez GERZ, chez Antonio SAURA, celui du sauvetage du passé contre le patrimoine, contre la patrimonialisation de la culture.

Deuxième point pour aller vite : il me semble que les ultras qui ont écrit dans la revue Krisis sont une sorte "d'avant-garde" qui a une base métaphysique qui, elle, est très répandue, généralement bien acceptée. Donc, il y en aura d'autres, à mon avis, qui se lèveront derrière eux pour dire "Oui, vous avez dit tout haut ce que nous, nous pensions tout bas". Je n'ai pas l'impression non plus que nous ayons affaire à un retour de la querelle des anciens et des modernes. Les anciens et les modernes, c'étaient toujours quand même au nom d'une épuration clacissiste au nom d'une rénovation subjective de type cartésienne, pour aller vite. Il me semble que nous sommes dans un autre moment de l'histoire et que l'on est passé dans une temporalité qui est tout bonnement celle du musée. La temporalité de l'art contemporain est globalement celle du musée - c'est évident par exemple dans une bonne partie de l'œuvre de PICASSO, mais évidemment chez bien d'autres. C'est donc de cette temporalité du musée qu'il faut partir. C'est donc une formule que je reprends aussi à GERZ "La temporalité du musée, c'est celle de la culture aujourd'hui, c'est celle de l'indifférence à la différence des temps." Mais elle a une justification scientifique qui consiste en une description réductrice de la temporalité des œuvres d'art, en terme de chronologie physique, c'est-à-dire de cause et d'effet - c'est le travail du critique d'art en général ou plutôt le travail des historiens d'art, on y reviendra. Mais au fond cette temporalité muséale, comme l'a montré MALRAUX, est métamorphique. C'est fondamentalement celle du rêve pour lequel tout peut communiquer avec tout, dans l'absence d'effectivité et de négativité. L'art à sa mesure est alors éclectique au XIXe siècle, post-moderne au mauvais sens du terme, californien au XXe siècle. Les anciens procédés des avant-garde, ceux du collage, de la citation, du fragment, du montage, du métissage, des supports lui conviennent parfaitement bien. L'écriture des critiques et des historiens d'art contribue à cette indifférenciation onirique.

Lisez les articles. Si le seuil critique est toujours l'abstraction, du début du siècle, ou l'impressionnisme, alors l'opération narrative critique va consister à montrer que si l'on y regarde de près, et on vous l'expose dans des rétrospectives elles aussi parfaitement répétitives type Grand Palais, les peintres du passé, ou les écrivains peu importe, ont toujours été abstraits ou impressionnistes. C'est la tâche par exemple de Philippe SOLLERS dans Le Monde. Ils ont toujours été modernes. On trouvera par exemple que Gustave MOREAU est un précurseur de l'abstraction - c'est évident. Dès lors, c'est là l'opération politique qui devient intéressante, un quelconque présent n'entretient aucune différence avec un quelconque passé. Il n'y donc aucune différence des temps en amont. Un certain présent, le nôtre, se retrouve comme chez lui dans un certain passé. L'histoire est toujours racontée par ceux qui savent à quoi elle aboutit, à eux, c'est l'histoire des vainqueurs. On ne prend même pas le risque de réouvrir le passé car il avait potentiellement d'autres segments à venir. Il aurait pu avoir un autre avenir. Le passé aurait pu être autre. Au minimum, peut-être une bonne histoire de l'art jouerait avec ces bifurcations - quand je dis histoire de l'art, c'est aussi la question de l'exposition -, avec ces lignes pointillées, elle serait capable de relier le passé avec le présent qui découvre ce passé mais dans l'après-coup.

Si l'art contemporain a, comme site quasi-naturel, le musée, cette temporalité brumeuse lui adviendra nécessairement comme une toile de fond, un milieu dont chaque œuvre forte, légitime, contemporaine aura à s'extraire. L'œuvre forte, "stridente" comme dit MALRAUX, c'est ce qui réveille les collections, c'est ce qui réveille le musée, c'est ce qui réveille le passé. C'est le réveil. Et à mon avis, c'est là toute la fonctionnalité des dispositifs de BUREN, ses outils visuels qui sont des différentiels temporels. On comprend alors mieux l'acharnement des ultras du patrimoine contre BUREN. C'est ainsi tout l'enjeu, me semble-t-il aussi, de la peinture d'Antonio SAURA en particulier telle qu'elle est exposée actuellement au Musée d'Amiens, dans une exposition intitulée "Hommages"; et singulièrement la série de la quinta d'EL SORGO. Un des enjeux de l'art contemporain, parallèlement à sa confrontation avec la nouvelle époque de la surface d'inscription des signes, ce que l'on appelle le monde des écrans pour aller très vite, fait l'enchaînement sur le passé.

Soit donc l'alternative : soit la répétition rêveuse du passé - et c'est le kitsch post-moderne -, les revendications néo-clacissistes à partir du Grand Siècle ou de l'Age d'or du dessin ou de la colonne antique chez MAVRAKIS, selon donc les divers archaïsmes, soit le sauvetage du passé, et ce sont quelques-unes des œuvres fortes de l'art contemporain, lequel renouerait paradoxalement avec le genre de l'hommage. Pour en revenir à cette exposition d'Amiens, quelques tableaux de RAINER, d'IMMENDORF, de Marco DEL REY, ou de COUPKINE. L'interrogation doit porter sur la culture contemporaine. On le sait en particulier du fait des travaux et des écrits de Jochen GERZ, souvent inspiré lui-même par BENJAMIN. Le musée fait partie chez BENJAMIN, j'irai très vite, des maisons du rêve collectif comme les gares et les thermes, maisons dont le modèle architectural et spéculatif est le passage urbain parisien. Or si le musée, c'est-à-dire la patrimonialisation de la culture, entretient actuellement la rêverie des vainqueurs de l'histoire, cela n'est pas inéluctable. L'enjeu, c'est le sauvetage du passé. L'hommage par exemple. Le moyen, c'est l'écriture de l'histoire, sa présentation par le biais de l'écriture, au mieux par la prise en compte de sa figurabilité, donc par l'image et son exposition. On reconnaîtra ici les anti-monuments de GERZ, le monument contre le fascisme à Hambourg de 86, le monument contre le racisme à Sarrebruck en 93, et le récent monument vivant de Biron. J'ajouterai modestement notre "fresque de nom propre", du Mémorial de la Paix de Caen, en 88. C'est un quasi-art de la déception, écrit GERZ, de la disparition progressive ou définitive de la pièce parce qu'elle n'a pas à justifier que vous n'étiez pas là quand il l'aurait fallu. Désarroi alors de l'esthétique phénoménologique qui ne s'y retrouve plus, puisqu'il n'y a plus de présence, même celle de l'irreprésentable. Alors, c'est une des sources du désarroi de la critique contemporaine, c'est évident. Cette politique de la culture des noms, comme chez GERZ, déborde probablement les frontières des arts plastiques, peut-être même de l'art. Cela relève plus en fait de la littérature, en insistant sur la mise en espace des textes, sur la graphie et les entames du support. Ce serait le moment cubiste de la littérature, annoncé par FLAUBERT, dans la seconde partie de "Bouvard et Pécuchet", moment assumé mais problématique d'une œuvre spécultative qui, parce qu'elle pose des questions de traduction, favorise l'idiomatique, l'idiomaticité, voire le retour vers l'être qui a un destin, le destinable peut-être contre le cosmopolitisme et l'universalisme, l'immédiateté du jugement de goût kantien. Mais faison l'hypothèse que cette politique des noms, cet art épigraphique, ce retour à la stelle, à la pierre, ouvre une autre époque, après les catastrophes totalitaires. Epoque de la culture où il ne s'agit pas tant de cultiver la mémoire et ses filles, les muses, que l'oubli actif. L'oubli actif qui est une exigence éthique et politique.

On voit bien, à partir de là, ce qu'avait d'insuffisante et de datée la définition classique de l'art moderne, disons chez ADORNO. Car si l'on définit l'œuvre moderne par l'autonomie, c'est-à-dire l'œuvre se donnant à elle-même, étant pour elle-même sa propre fin, sa propre loi autotélique pour faire savant, alors il faudrait préciser que cette autonomie aujourd'hui ne va pas sans une part d'hétéronomie, c'est-à-dire sans une loi qui s'abat comme de l'extérieur sur l'œuvre et lui enjoindrait une tâche : sauver le passé. Mais tout l'actuel débat pourrait aussi bien porter sur la question de l'exposition parce que la pièce contemporaine est toute d'exposition, se résumant même souvent à ses conditions d'exposabilité. Pour cela donc, à mon avis, sans mystère et sans vérité cachée, ce qui implique qu'il y aurait à distinguer des usages de l'exposition, donc des politiques antagonistes du culturel. Pourquoi faudrait-il dire par exemple que la presque totalité des expositions d'art, aujourd'hui classiques ou non, sont le fait des vainqueurs de l'histoire, des représentants de la permanence civilisationnelle ? C'est que, déniant la catastrophe, ils dénient tout aussi bien la différence des temps pour le passé et ils la dénient nécessairement pour l'avenir.

La politique de l'exposition du passé, même le plus proche, l'art contemporain, ouvre ou non l'avenir. Elle est donc un enjeu considérable. Si le passé confirme le présent, en s'affirmant dans la continuité, alors il le conforte, nous sommes dans le meilleur des mondes possibles. S'il n'y a pas eu d'événement, s'il n'y a pas d'imprésentable dans le passé, il n'y en a pas dans l'avenir, donc il n'y a rien à attendre, que l'éternelle répétition de ce monde-ci. Meilleur des mondes possibles au sens de LEIBNIZ. Tout est prévisible puisque tout est programmé, fiction du moins d'un avenir programmable, donc d'une maîtrise totale de l'événement, ce qui conduit à son abolition. Phantasme des vainqueurs, des représentants ultra-légitimistes de l'Etat culturel, le vrai, cet Etat français dont on sait bien, depuis l'épisode de Vichy, qu'il n'est pas d'essence totalement républicaine. Ces vainqueurs qui ne peuvent imaginer un seul instant une rupture dans l'histoire, un renversement du temps, le retournement de la doublure du temps, donc qui se penchent sur le passé, ce berceau du présent, où ils se trouvent déjà dans la stricte continuité, une sorte d'annonciation. L'enjeu de l'œuvre contemporaine, c'est l'accueil ou non de l'événement, c'est-à-dire la présentation sensible d'un possible retournement du temps. Ce que d'une autre manière on appelait l'utopie. On comprend bien alors que BENJAMIN se soit opposé à une conception continuiste de l'histoire, histoire de l'art aussi bien, à entendre comme strict enchaînement de causes et d'effets dans une parfaite linéarité, comme celle de l'enfilade des salles d'un musée. Ou histoire de l'humanité unifiée par une finalité plus ou moins molle, celle du développement, social ou économique, voire, concernant aujourd'hui l'art contemporain, par une anti-finalité, celle de la supposée décadence car ce serait restituer, comme le fait Jean CLAIR par exemple, le classicisme du nu et du dessin, ce qui supposerait toujours possible une continuité entre le passé et nous, comme si nous étions de fidèles héritiers ayant un bon héritage à gérer. Nous faisons, à la suite d'Hannah ARENDT et de bien d'autres, comme Alain BROSSA, l'hypothèse contraire. Le fil de la tradition culturellle occidentale a été rompu du fait d'une série de catastrophes historiques, ce qui désarme définitivement la querelle des anciens et des modernes.

Le véritable différend se déplace. Il gît entre l'affirmation implicite d'une continuité toujours possible et le constat d'un état de choses catastrophique. Le passé nous revient comme un champ de ruines, comme Krisis, spectre, voire tas de cendres. Cet effondrement, il est évident que ce n'est véritablement qu'aujourd'hui que nous en prenons conscience. Cette conscience, appelons-là art contemporain, lequel n'est pas nécessairement un art catastrophe. L'écho de la catastrophe s'est fait entendre différemment dans le monde. Il y a hétérochronie. Combien aura-t-il fallu pour l'art américain ? Pour les français aussi, finalement trop matissiens ? Alors que les allemands comme GERZ, RICHTER et bien d'autres ont une autre sensibilité à la rupture. Nous, cela nous revient plutôt par le cinéma documentaire, celui de LANZMANN par exemple ou par la littérature. On peut en conclure qu'on est au début d'une nouvelle peinture d'histoire, évidemment non narrative, à mi-chemin, comme dirait BACON, de l'abstraction et de l'illustration. Ce qui suppose une certaine fidélité au modèle, un hommage. Mais cette fidélité au modèle, tel que l'entend Antonio SAURA, par l'exercice d'une mémoire qui est toute de négativité, de destruction, une mémoire qui restitue au modèle sa capacité d'événement. Qui aurait pu croire dans les années soixante à la criante vérité des portraits imaginaires de SAURA de Brigitte BARDOT ?

Alain JOUFFROY

Je crois qu'un grand instinct incendiaire habite les hommes, un immense besoin de détruire, et que le champ de l'art est le champ de la destruction. Ce besoin incendiaire, il m'a été révélé quand j'avais 17 ans, lorsque j'ai assité à la première rétrospective de PICASSO en France, après la libération. Il y avait des hommes en béret basque qui criaient "Mort aux Juifs, mort à Picasso", décrochaient les tableaux, qui protestaient avec indignation , indignation des milices de Vichy alors que Paris était libéré, contre ce qu'ils appelaient "un art honteux et dégénéré", le mot de HITLER. Telle a été mon éducation : d'assister à une révolte contre le plus grand traumatisme du XXe siècle, celui qui a ébranlé les fondations mêmes de la tradition classique tout en la préservant. Il a donc accompli un travail de déconstruction, comme on dit aujourd'hui, et de reconstruction du langage pictural à partir duquel la peinture est devenue l'enjeu de tous les sens libérés par de nouvelles techniques.

La liberté des techniques et de ses moyens est absolument cosubstantielle à la liberté tout court. Quand on décoince aujourd'hui le système marchand et spéculateur, qui a transformé les œuvres d'art en marchandises, quand on essaye de rendre responsable la passivité des artistes à l'égard de la marchandisation de leurs œuvres, quand on essaie de les culpabiliser aujourd'hui, du fait de leur, hélas, relative démission à l'égard de leur propre parole qu'ils ont laissée confisquer par les conservateurs de musée, j'ai toujours tendance à dire à mes amis, les artistes, qu'il faut qu'ils reprennent la parole, eux-mêmes. Qu'ils ne la laissent ni confisquer par des gens comme nous, ceux qui parlent au nom de leur travail, ceux qui parlent au nom des idées qui trament l'histoire de l'art contemporain, mais qu'il faut qu'il la reprennent eux-mêmes. J'ai envie de dire que la grande force de la modernité tient au texte, non pas des commentateurs, mais des artistes eux-mêmes. Je pense que sans les textes de KANDISKY, de KLEE, de LEGER, de Max ERNST, de BRAQUE, de DALI, de BELLMER même, les choses n'auraient pas été aussi claires. Il ne suffisait pas d'un APOLLINAIRE, d'un BRETON pour penser l'aventure de l'art moderne. Et les artistes qui aujourd'hui se laissent enfermer par une querelle sur l'art contemporain qui, pour moi, est une fiction totale parce que je n'en connais pas le début et je n'en connaîtrai sans doute pas la fin, je ne sais pas quand commence le contemporain et quand il peut finir.

Tout cela me semble un terme extrêmement dangereux qui a d'ailleurs été très habilement retourné par ceux qui se servent de ce concept vide, pour essayer de tuer la modernité toute entière à travers ce concept. Je pense que les artistes qui aujourd'hui se taisent ou parlent tout bas ou se tiennent dans leur coin, devraient sortir du fourrré et devenir un peu plus offensif qu'ils ne le sont. La passivité, le silence de leur part n'est pas la bonne tactique, à mon avis. Et si j'avais quelque chose à leur dire de plus précis, à ces artistes, au nom desquels nous parlons, ce serait de dire "Vous savez, comme toujours, la parole ne vous est pas donnée, il faut la prendre".

Marie-Josée MONDZAIN

Je dois dire que je n'étais pas tout à fait sûre d'avoir ma place dans ce débat, d'être un peu comme un cheveu sur la soupe, compte tenu de mes propres préoccupations, puis, à force de voir que la soupe était difficile à manger même sans le cheveu, j'ai pris le parti d'être le cheveu. Evidemment, ma démarche est un peu loin. Et ce qui est étrange, c'est de voir comment, après avoir été spécialiste pendant fort longtemps de questions qu'on appelle byzantines dans tous les sens du terme, j'ai l'impression de vivre quelque chose qui m'est infiniment familier en étant aujourd'hui ici, dans un débat très ecclésiastique, très scolastique. Entre autres, savoir s'il y a de l'art contemporain, je réponds tout de suite non car l'art n'est jamais contemporain, il est anachronique. Il n'est jamais contemporain, il est contre la contemporanéité, et c'est au sens où il assume la temporalité de son histoire et son engagement dans cette histoire qu'il n'est pas avec elle, mais anachronique, c'est-à-dire qu'il prend ce temps qui l'accompagne pas dans le sens du poil. Donc non, il n'y a pas d'art contemporain et j'espère qu'il n'y en aura jamais. C'est même parce que je crois profondément à l'art que je crois qu'il n'est jamais contemporain à lui-même.

En réfléchissant un peu aux raison d'être là, je retombais sur un texte de crise. Hannah ARENDT, après le terrible séisme que nous connaissons, a écrit un texte qui s'appelle "Qu'est-ce que la liberté ?", qui a réfléchi à la crise de la culture, et je voulais, avant de revenir à cette notion de crise qui va faire l'objet de mon intervention, vous lire ce qu'elle dit et dit par elle, c'est quand même très important. "Ce qui d'ordinaire demeure intact dans les époques de pétrification et de fatale prédestination, c'est la faculté de liberté elle-même, la pure capacité de commencer qui anime et inspire toutes les activités humaines et qui est la source cachée de toute la production, de toutes les grandes et belles choses. Aussi longtemps que cette source demeure cachée, la liberté n'est pas une réalité du monde tangible, c'est-à-dire qu'elle n'est pas politique parce que la source de la liberté demeure présente, même quand la vie politique s'est pétrifiée et que l'action politique est impuissante à interrompre les processus automatiques. La liberté peut aussi facilement être prise pour un phénomène essentiellement non politique.

Dans de telles circonstances, la liberté n'est pas expérimentée comme un mode d'être avec son propre genre de vertu et de virtuosité, mais comme un don suprême que seul l'homme, parmi toutes les créatures terrestres, semble avoir reçu, dont nous pouvons trouver les traces, les signes presque dans toutes ses activités (..). S'il est vrai que l'action et le commencement sont essentiellement la même chose, il faut en conclure qu'une capacité d'accomplir des miracles compte aussi au nombre des facultés humaines. L'expérience qui nous enseigne que les événements sont des miracles n'est ni arbitraire, ni fallacieuse. Elle coupe avec toute théologisation ou mystique de la création. Elle est au contraire des plus naturelles et même presque banales dans la vie ordinaire. Sans cette expérience banale, l'importance donnée par la religion au miracle surnaturel serait presqu'incompréhensible."

Ce texte prodigieux mériterait qu'on l'écoute plus longtemps mais je voulais au moins faire entendre ce témoignage qui parle de crise de la culture et de question de la liberté pour dire qu'elle l'a immédiatement associé à la notion de miracle, d' imprévisibilité, de ce qu'elle appelle une improbabilité infinie propre à l'œuvre d'art puisque, au moment où elle a pensé à parler de l'art, c'est en disant que ce miracle est dans une infinie improbabilité. C'est pour cela qu'il surgit comme événement qui ne fait pas l'objet d'une science, d'une prédiction. Il ne peut pas faire l'objet d'un discours vrai ou faux. C'est un événement qui est marqué par une indétermination, qui fait sa grandeur et sa liberté. Donc, dire que cet événement n'a plus lieu, c'est dire qu'il n'y a plus d'événement du tout, c'est dire que nous sommes en apnée et qu'il n'y a plus de virage possible. C'est le cri du désespoir et je trouve extraordinaire que l'on puisse, aujourd'hui, dans une revue qui s'appelle Krisis, c'est-à-dire "crise", nier à ce point le caractère fondamentalement critique de la probabilité et de l'improbabilité infinie, de l'indécidabilité de l'événement artistique. Il y a des artistes ici, il y en a ailleurs. Il y en a que nous connaissons et d'autres que nous ne connaissons pas. Il y en a que nous aimons, il y en a que nous n'aimons pas. Il y en a que nous comprenons, que nous ne comprenons pas. Il y en a sur lesquels nous arrivons à écrire, virtuosement, peut-être en nous trompant, en croyant que c'est très important. C'est cette question du jugement de goût. Ce que je veux dire, c'est qu'il y a dans le rapport que tout citoyen, dans sa liberté, a avec l'événement, une indécidabilité, une position critique qui me paraît capitale à maintenir.

Comment j'étais arrivée à en parler ? C'est que, moi-même, par mon cheminement bien lointain, Byzance, je m'étais intéressée à un moment de grande crise où dans un état, byzantin, avec institutions, religion et grand art, tout d'un coup, les institutions s'insultent et s'accablent, et s'entretuent et se menacent de disparition réciproque, autour du problème de production de visibilité. Or on a appelé cette période "crise de l'iconoclasme" et un de mes sujets favoris, quand j'évoque cette crise, dont je suis censée être experte - on est expert de rien -, c'est de rappeler sans arrêt qu'il n'y a pas de crise de l'iconoclasme, il y a une crise de la création du visible. Il y a une crise de l'image. Par rapport à une situation critique qui est celle, pour la première fois dans la philosophie grecque, de "quand on donne quelque chose à voir, qui le fait ? Pourquoi ? Pour soumettre qui ? Ou pour libérer qui ?", à ce moment-là, les institutions se mobilisent et sont prêtes à s'entretuer pour s'approprier précisément ce monopole des visibilités. Donc, à la crise de l'image, il y a eu effectivement deux réponses : une qui est la réponse iconoclaste à la crise, crisis en grec jugement, crise du jugement, convulsion mais convocation d'un jugement, à dire de quoi il retourne quand on regarde quelque chose, de quoi il retourne quand on donne à voir quelque chose. Face à cela, l'iconoclaste décide de nier la crise, c'est-à-dire de l'éliminer, de dire "Désormais l'image ne sera plus une crise".

Partout où il y a problème de liberté, il n'y aura plus d'image. Chaque fois qu'il y aura plaisir de la chair et incarnation dans le visible de quelque chose qui nous échappe, on élimine. Par contre, moi, en tant qu'empereur, là où cela ne m'échappe pas, je prends le pouvoir. Moi l'institution, je veux bien qu'il y ait des productions dont je suis le maître, le juge, l'administrateur et le gestionnaire. Plus de crise. Face à cela, étonnamment parce que nous en sommes les héritiers aujourd'hui, si nous sommes en crise, c'est parce que la solution qui a gagné, qui est loin d'être innocente, qui est même responsable à bien des égards des dérapages et des dérives les plus meurtrières, en tous les cas, l'avantage de la solution qui a triomphé, c'est d'avoir maintenu la question du visible en état de crise. C'est-à-dire qu'à la crise de l'image, qui a été à cette époque byzantine, foudroyante, celui qui a gagné, c'est celui qui a assumé : l'Eglise. C'est l'Eglise qui a philosophiquement à ce moment-là assumé de maintenir les visibilités en situation de crise.

Désormais, toute production de visibilité sera déchirée en elle-même par une instance, une convocation du jugement à devoir discerner, à chaque moment de l'histoire " qu'est-ce qu'on donne à voir ? d'où ça vient ? pour pouvoir soumettre qui ou pour libérer qui ?". C'est ainsi que s'est produit dans notre monde, que nous avons hérité dans notre monde, d'une gestion et d'une adminsitration des visibilités d'ordre critique aujourd'hui employé pour parler . Ce n'est d'ailleurs par hasard si ceux qui ont décidé d'éliminer la culture et la liberté utilisent des mots comme "crisis" parce qu'il y a une véritable appropriation qui se fait de façon sous-jacente. J'allais dire souterraine, non, maintenant les choses viennent à la visibilité. Je ne veux absolument pas rentrer dans le débat qui consisterait à passer au tribunal de ma propre position philosophique les gens qui, manipulés ou pas, se trouvent pris dans ces mouvances : nous en sommes tous menacés. Aujourd'hui, ce n'est pas seulement ceux à qui, sans s'en rendre compte, ou par lâcheté ou par faiblesse, ont écrit, nous sommes tous convoqués dans une crise du jugement et ce n'est pas seulement ceux à qui on donne la parole ici ou là que la question se pose. Elle se pose à tous les citoyens et à tous les responsables de l'éducation du regard, à tous ceux qui prennent la parole pour poser la question de la crise du jugement, du nouvel état de la crise du jugement de goût dans notre société. Ce que je veux dire, c'est que, ce que m'a apporté le travail sur cette généalogie de la pensée dont nous sommes héritiers, c'est non seulement que les lieux de visibilité sont des lieux de crise et doivent se maintenir comme tels, c'est aussi que ce qui les déchire relève de deux choses que leur vocabulaire même a exprimé lorsqu'ils ont opposé la chair de l'image, au sens de sa turbulence et du caractère d'événements et de naissances.

Car la pensée chrétienne s'est bâtie sur la notion d'événement : une naissance. Vous savez qu'Hannah ARENDT en a retrouvé les termes plus tard, que le miracle, c'est celui de la naissance, du commencement. Toute la force de la pensée chrétienne a consisté précisément à dire qu'en fait, l'arrivée d'une chose au visible est toujours de l'ordre de la naissance et de l'événement. Et que ce qui est troublant par rapport à cette chair qui naît, c'est qu'elle a un destin dans un corps qui institue. Je citais il y a peu de temps la fameuse équivalence corpus christi, ce corpus eclesiae, c'est-à-dire qu'il ne s'agit plus de la chair de l'image mais du corps du Christ qui est devenu corps de l'institution. On parle beaucoup de corpus christi en ce moment même, de façon médiatique, et quelqu'un me faisait remarquer que, pour en parler, on avait donné la parole à quarante hommes et femmes : c'est quand même très étonnant, précisément car pour tout ce qui est de l'ordre du corps, de la chair, de l'incorporation à l'institution est opposé à la liberté de la chair, à sa turbulence et au caractère éruptif de tout ce qu'elle inscrit comme résistance à la pure contemporanéité.

Donc, je voulais dire que ceci s'était inscrit très tôt dans cette histoire et, malgré tout, je réagis à des choses qui ont été dites. Beaucoup me sont plus que sympathiques et je m'y reconnaissais. Mais, d'un autre côté, quelque chose a été dit qui me gêne un petit peu et dont on parlera, c'est d'un art miroir de l'histoire. Parce que précisément, sur ce thème du miroir, de la possibilité pour un art contemporain de devenir l'image de quelque chose, la tradition à laquelle je m'attache et à laquelle même quelqu'un comme MALEVITCH a su se rattacher, consiste au contraire à dire que ce qui fait événement, c'est la vacuité du miroir. C'est précisément qu'une liberté qui s'inscrit ne figure pas, ne représente pas ce dans quoi elle s'inscrit, mais au contraire utilise et use de tout ce qui détermine et donne sa forme à ceux qu'elle inscrit dans une figure non inscriptible, indescriptible, indécidable, qui ne relève pas d'un discours d'expert, ni d'un discours de vérité. Il s'agit au contraire, pour ceux qui sont en demeure de parler de l'art, d'être véridique, eux, de dire quelque chose de vrai sur la liberté qu'a l'art par rapport à la vérité elle-même. Je rappelle encore cette phrase extraordinaire d'Hannah ARENDT "L'art n'est contraint par rien, pas même par la vérité".

Permettez-moi d'ajouter une petite chose : ce dont aussi j'aurais pu parler, mais à quoi je vous renvoie, c'est un texte étange. On a beaucoup parlé de 1930 et, à juste titre pour bien de raisons. Mais je voudrais vous parler d'un texte de 1920, publié aux Editions de L'âge d'Homme. Ce texte s'appelle "Correspondance d'un coin à l'autre". Peut-être certains d'entre vous le connaissent. On est en 1920 et il y a eu crise comme vous le savez, il y a eu convulsion. A ce moment-là, les intellectuels russes tombent malades. Ils sont très mal, ils sont tuberculeux, ils font de la dépression nerveuse. Tout ce que nous connaissons fort bien aujourd'hui. Nous tombons malades. Regardez autour de vous : nous sommes tous bien malades. Comme toujours en période de crise, il y a des somatisations. Alors, que s'est-il passé ? Deux intellectuels russes en 1920, un juif et un orthodoxe qui sont tombés malades. L'un est un juif qui va défendre l'oubli, ce qu'on appelle la thèse dite de la tabula rasa, "voilà un monde nouveau. Nous n'avons plus de mémoire" et l'autre, IVANOV, va défendre la tradition. Et dans cette correspondance d'un coin à l'autre, ils se sont trouvés hospitaliés en Russie, en 1920, dans la même chambre. Comme ils ne pouvaient pas se parler puisqu'ils se détestaient, ils étaient près à s'entretuer malgré la courtoisie ambiante. Ils ont préféré, en étant chacun dans leur lit et dans la même chambre, s'écrire des lettres. Donc, chacun mettait une lettre sur la table de l'autre et nous avons douze lettres qui se terminent sur la question thesaurus ou tabula rasa. On garde tout et on s'oppose à ce qui vient de se passer, ou on rase tout et on construit un nouveau monde. Et ils sont là, en train de s'envoyer des lettres. Ce livre fait soixante pages. Et c'est aussi un grand moment de la crise car ces deux hommes finissent par dire, ces deux hommes qui sont des créateurs et des penseurs, qu'ils sont malades dans la même chambre et que cette chambre d'hôpital ressemble beaucoup au pays dans lequel ils espèrent encore que l'art aura lieu. C'est un cri de liberté. Je voulais simplement leur rendre hommage et vous renvoyer à cette lecture qui paraît chez un très mauvais éditeur.




Débat dans la salle



Marc DONNADIEU

Je pense que certains veulent sans doute réagir dans la salle.

Intervention dans la salle

On a vu une somme de coups bas qui se sont succédés par une entente merveilleuse de dix personnes contre zéro. Je suis ce Monsieur Zéro, ce contradicteur qui n'a jamais été invité, prévu parce qu'on a fait une sorte d'apologie du vainqueur et je peux dire qu'autour de cette table que, j'espère, l'avenir retiendra comme la table de la honte, a bien coïncidé. J'ai pré-écrit quelques notions..

Marc DONNADIEU

Pouvez -vous vous présenter, Monsieur ?

Intervention dans la salle

Je suis Monsieur Zéro, je ne compte pas. Je suis anonyme comme il y a des œuvres qui sont signées anonymes. Cela vous fait trop peur ?

Marc DONNADIEU

Je n'aime pas la dissimulation, c'est tout.

Intervention dans la salle

C'est pour mieux couper les vivres, pour mieux attaquer ensuite, pour faire des listes et des fichiers. J'ai préparé quelques possibles modes de fonctionnement d'une telle discussion sur l'art contemporain. Je l'ai nommé "les dix commandements du parfait membre du réseau officiel" :
1. Tu ne toléreras aucune discussion autour de l'art contemporain à moins d'être trois contre un - mais là, c'est dix contre zéro.
2. Tu ne permettras pas qu'un œuvre contemporaine soit décrite. Par exemple, dire d'une planche en bois peinte en rouge qu'elle est une planche en bois peinte en rouge.
3. Quand tu affirmeras quelque chose, dis trois choses : dis trois vérités, un mensonge, on n'y verra que du feu. Et ils abondent dans le mensonge ici et des accusations sur des gens qui n'étaient pas présents pour se défendre.
4. Si, par hasard, la discussion s'installe, tu interrogeras ton adversaire en procureur d'où il part, de sorte qu'il soit clair, qu'il n'est que le porte-parole d'une force occulte et maléfique. Je joue ce rôle en ce moment.
5. Si l'adversaire insiste sur des choses comme la valeur, le savoir-faire ou le sens, tu le traiteras de ambigu, passéiste, traditionnaliste, réactionnaire, révisionniste et fasciste successivement - ce qui a été fait.
6. Tu savoureras, ravi, ce moment délicieux où la discussion s'est transformée dans une disculpation prolongée de l'adversaire qui devra prouver qu'il n'est pas d'extrême droite - ce qui arrivera à M. Jean CLAIR cet après-midi.
7. Si l'adversaire est plus convaincant que toi, tu feras en sorte que la discussion soit close par le bruit, la rigolade et le chahut - ce qui a été l'occasion au Cercle de Minuit il y a quelques jours.
8. Tu feras savoir que ton art n'est pas facile à accepter parce qu'il dérange. Il est subversif, il est contre toute autorité.
9. Tu ne cèderas à la dite autorité que contre des sommes d'argent. Aucune discussion ne sera entachée par des détails aussi triviaux que les-dites sommes d'argent. Je crois que cela correspond assez bien au nombre de banalités qu'on a pu entendre, d'histoires faussées...

Marc DONNADIEU

Peut-être que les paroles qui ont été émises vous ennuient, vous l'avez dit, merci, mais on n'est pas là pour faire des cours de rhétorique. Merci.

Intervention dans la salle

Je suis désolé : je ne serai pas aussi éloquent. Moi-même, je suis en contradiction avec toute cette discussion qui porte sur l'art contemporain parce que l'art contemporain ou non contemporain est une contradiction en soi. Je pense à MONDRIAN ou à Jean-Pierre RAYNAUD dans son jeune âge, avant qu'il devienne un artiste officiel,.. Je suis désolé d'être cru mais simplement, je peux dire mon nom : je ne suis pas M. Zéro, pas encore en tout cas..

Je pense à une histoire que mon grand-père me racontait quand j'étais petit et que j'avais décidé de devenir artiste. Il m'avait dit que normalement, quand le Messie reviendra sur terre, c'était une fiction de sa part comme peut l'être l'art -, et qu'il jugerait les hommes, il mettra tout dans des pots (on appelle cela Dante, il avait appelé cela l'enfer ou le paradis, peu importe), et les artistes , il les avait mis avec les administratifs (on appelle cela l'Etat dans notre monde moderne). A chaque fois qu'un artiste voulait s'échapper, un administratif lui tirait les pieds et le mettait dans le pot. Cela veut dire que Dieu ou Le Messie n'avait rien à faire pour ce pot, tout était réglé à l'avance. Tous les artistes qui ont voulu s'échapper, la mode, les a attrapés ; ou l'administration les a attrapés et je pense que beaucoup d'artistes ont essayé de le faire, ou essaient désespérément de s'échapper. J'essaierai aussi mais je ne suis pas sûre d'y réussir.

Je voudrais d'abord m'insurger un peu contre la phrase qu'apparemment beaucoup de personnes ont aimée ici, qui est celle qui a été citée en dernier, "l'art n'est contraint par rien, pas même par la vérité". Moi, quand je vois une œuvre d'art, il me semble que j'espère au moins y reconnaître la vérité de l'artiste. Cette phrase ne me paraît pas juste. Je voulais poser une question qui est liée à cela et qui est celle des regardeurs. Parce que, pour moi, un artiste n'est pas quelqu'un qui joue un rôle de miroir, comme on l'a dit. On a l'impression que s'il jouait simplement le rôle de miroir, il serait plus facilement regardé. Mais, pour moi, il joue un rôle de sismographe, c'est-à-dire que j'attends beaucoup des artistes pour qu'ils me révèlent un peu ce qu'est le monde, et donc, la vérité du monde que je vis.

J'avoue que si je suis venue aujourd'hui, c'est d'une part que je m'intéresse à l'art, et d'autre part je me suis dit qu'il y aurait des artistes.. que vont-ils dire du moment ? Et.. d'une certaine façon, je suis satisfaite parce que pu j'ai entendu dire des choses qui me concernent, en tant que femme par exemple, j'ai beaucoup apprécié l'horizontalité du discours de Sylvie BLOCHER. Parce que c'est vrai que c'est cela que les femmes ont de spécifique à dire contre la hiérarchie des sociétés. Je voudrais vraiment revenir sur le problème des regardeurs parce que je pense que c'est une chose qui se passe au niveau de l'éducation et j'aimerais bien que le mystère de la culture flirte beaucoup plus avec celui avec l'éducation. Les regardeurs regardés ne viennent pas spontanément : apprendre à regarder devrait s'apprendre à l'école.

Sylvie BLOCHER

Je voudrais juste ajouter une petite chose à ce que vous avez dit parce que j'ai peur d'avoir été mal comprise. Et avant, je voulais dire que moi, j'étais une doublure ici, c'est-à-dire que je remplaçais apparemment quelqu'un d'autre qui était invité mais je pense que tous les lieux sont importants pour porter une parole parce qu'il y en a très peu et que je trouve un peu court, vraiment très court de cataloguer ici les gens sur le même plan, je trouve très court de faire un amalgame. On est vraiment dans la question de l'amalgame. La personne qui est intervenue avant est lui aussi dans le syndrôme du football. Je voulais juste donner une précision sur ce qu'a dit madame sur l'horizontalité du discours. On a souvent tendance à mécomprendre ce que je dis, c'est ce pourquoi j'insiste, il ne s'agit pas d'un discours féministe au sens où on l'entend habituellement, puisque j'entends bien dans la question de l'autorité, parler de ce masculin qui se coupe du féminin. Je peux dire aussi du féminin qui se coupe de son masculin. Et donc bien la question du double identitaire et non pas la question des femmes, des femmes en art par exemple, qui est une question très importante mais qui est à un autre plan de la question théorique.

Je pense que, pour réouvrir la question de la modernité, parce qu'on ne va pas y rester "scotcher" non plus, on est en plus en fin de siècle, on est en train d'ouvrir de nouvelles portes ; je n'ai pas envie de rester dans cette espèce de nostalgie de fin de siècle pour réouvrir des portes comme à toute fin d'histoire. On est obligés d'entrer théoriquement par des biais différents. Je crois que la question de l'abandon de l'autorité pour "s'arriver autrement", c'est vraiment une porte qui peut s'ouvrir mais qu'il est très difficile d'ouvrir. Une autre chose : à partir du moment où on désire être un artiste qui se pose la question de la responsabilité et la question de l'autre, qui fait de l'autre non pas un jeu privé, je crois que l'autre, le regardeur y est impliqué. Justement, ceux qui font de l'art un jeu privé s'occupent du public Je ne sais pas si je me fais comprendre..


Marie-José MONDZAIN

Juste un mot pour qu'il n'y ait pas de malentendus. Je reprenais ce thème de l'artiste qui n'est contraint par rien, pas même de la vérité. Lorsqu'on développe ce thème, c'est par rapport à la science, à une position scientifique délimitant l'ère du vrai et du faux, avec un principe de non-contradiction et qui permettrait de dire ou d'avoir un discours d'experts et de science sur l'art . C'est-à-dire que ce n'est pas une science, c'est un jugement qui met en question et le goût et la liberté du citoyen. C'est une première chose. Du côté de l'artiste, ce qu'elle entend, en tout cas ce que j'entends lorsque je défends cette indépendance de l'art par rapport au vrai, c'est pour dire que la vérité de l'artiste, c'est sa liberté. La phrase est elle-même réversible.

Je voulais intervenir par rapport au discours de M. HONEGGER et l' importance de ce qu'il a dit sur les années trente. J'ai écrit un texte que j'ai envoyé au Monde, qui a été censuré il y a à peu près un mois concernant cette question. Jean CLAIR dit d'une part que les artistes contemporains sont daltoniens, c'est une insulte vis-à-vis d'eux ; il dit aussi que l'art contemporain n'existe pas, c'est un jugement d'existence.

Marc DONNADIEU

Puisque vous vous adressez à Jean CLAIR, pourquoi n'attendez-vous pas cet après-midi pour lui poser votre question ?

Marie-José MONDZAIN

Je voulais tout simplement m'étonner que finalement alors que l'on parle de la crise de l'art contemporain, il s'agit peut-être simplement d'abord d'une crise financière. Ce que l'on appelle l'art contemporain est un art qui existe depuis vingt ou trente ans, je ne mets pas du tout les artistes en cause, ils l'ont subi aussi - qui ont participé à la spéculation. Cette spéculation s'est effondrée. Il y a une crise financière et c'est une valeur d'usage qui a disparu. La question que j'aimerais poser aux gens qui ont éventuellement réfléchi sur le sujet, c'est la question de la valeur d'usage. Maintenant, c'est aux artistes, à travers leur travail, d'espérer que l'art puisse avoir une autre valeur d'usage que de servir simplement de produit de spéculation financière. Par ailleurs, je trouve un peu facile et dégoutant d'appeler ultras les gens qui ne sont pas d'accord avec les valeurs reconnues depuis plusieurs décennies par le marché, les institutions et les fonctionnaires de l'art . Cela ne favorise pas le débat. Si le débat doit être intelligent, on doit d'abord savoir pourquoi on défend ou critique certaines choses et ne pas appeler ultras des gens avec lesquels on n'est pas d'accord, ou alors en fin de discussion, quand les gens se sont effectivement définis comme ultras.

Jean-Louis DEOTTE

Pour le marché, je ne suis pas compétent mais sur le terme d'ultra, peut-être plus. Il y a une différence, me semble-t-il, qualitative, donc essentielle, entre le Jean CLAIR qui écrit il y a quelques années dans une revue d'une petite maison d'édition tout à fait charmante publiée à Caen sur le statut du conservateur, et le Jean-Pierre et d'autres qui publient dans la revue Krisis. Un seuil a été franchi. Je parle d'ultra parce que je pense qu'il n'y a pas fondamentalement de différence, sachant ce qu'est la revue Krisis, et ces gens-là savaient ce qu'est la revue Krisis et Alain DE BENOIST, entre ces gens-là et les skinheads qui profanent un cimetière juif à Carpentras.

Marc DONNADIEU

Un peu de tenue, s'il vous plaît, dans la salle !

Hou HANRU

Par rapport à cette histoire de marché, de l'argent et de l'institution, je pense que ce n'est pas une question qui est propre à l'art. C'est une question sur notre société dans laquelle on vit. On vit dans une époque de généralisation du marché. Je disais, c'est la mondialisation. Je crois que cela ne sert à rien de retourner les choses ou d'essayer de distinguer les choses noires et blanches. Mais tout passe par l'action. L'argent est l'institution, c'est le pouvoir. Comment utiliser ce pouvoir ? C'est la question qu'on doit évoquer. Dans la presse, sur cette histoire de Krisis, j'apprécie beaucoup d'avoir lu des informations de trois critiques d'art qui ont démissionné du comité qui a décidé de subventionner cette revue. C'est un très bon usage de valeur économique, au moins de montrer une position par rapport à un certain mauvais usage de valeur économique. L'art ne représente pas la vérité, même pas un miracle. L'art, c'est une histoire de stratégie culturelle, c'est la pratique de stratégies culturelles pour défendre certaines valeurs humaines. On ne peut pas limiter le débat sur l'art, seulement dans des domaines bien abstraits ou philosophiques. Il faudrait justement passer dans la stratégie des choses.

On n'est plus en 68, donc la parole, cela ne se prend pas, cela se demande. Si vraiment c'est insupportable, je peux me taire.. Moi, je n'appartiens à aucune institution. On est samedi et je ne travaille pas. Je suis venue ici parce que je suis mariée à un peintre. Je tiens à remercier M. HANRU et Mme MONDZAIN pour nous avoir parlé dans un discours dont ils s'excluaient suffisamment pour qu'il ne soit pas passionné et que nous puissions nous y reconnaître un petit peu. J'ai à pointer, parce que cela se fait de plus en plus sur les radios ou quand on lit, quelque chose qui me choque beaucoup, moi qui avait onze ans en 68, quelque chose de terrible. C'est que l'on a beaucoup travaillé après ces années-là, j'ai eu la chance de me trouver dans des années où on a bénéficié de ce qui s'était passé à cette époque-là et il y a toute une école, l'école de Palo Alto, dont il a été sorti un livre qui s'appelle "La nouvelle communication" édité au Seuil, ouvrage essentiel pour les gens qui ne veulent pas s'égarer. Je crois que la citation la plus importante de ce livre, parole de BATESON dit que "Seul le contexte donne un sens aux éléments qui s'y inscrivent". Or, qu'est-ce qui se passe ? Le petit enfant a remarqué que sa maman avait peur des araignées. Alors il va acheter une araignée en plastique et ça marche. Seulement l'araignée est seulement une araignée en plastique et il faut qu'on arrête de mettre le nazisme à toutes les sauces. J'augmente le son, cela n'est pas très joli mais je crois qu'on en a suffisamment entendu.

Je voudrais revenir sur la mémoire qui est le sujet du débat. Il y a une petite phrase qui me trouble de Jean-Pierre RAYNAUD. J'aimerais qu'il m'éclaire, je ne comprends pas très bien. Il a dit "Il est vain de savoir des choses que les artistes ne savent pas eux-mêmes". Si je comprends bien, cela veut dire "il est vain de tenter de comprendre ce que je fais puisque je ne le sais pas moi-même". Je voudrais donc lui demander s'il est à l'écart de tout savoir, donc de toute critique. Il est donc aussi à l'écart de toute mémoire pusique l'on ne se souvient que de ce que l'on sait. Si l'on ne sait rien, on ne se souvient de rien. Est-ce que cela n'est pas étonnant ? Je pense par exemple à la modestie de PICASSO qui disait "La peinture, c'est comme le chinois, ça s'apprend". Donc PICASSO se soumettait au savoir, et en même temps à la critique. Je trouve que son attitude est une vraie modestie. Je voudrais finir par une remarque : l'œuvre de Jean-Pierre RAYNAUD est présente un peu partout, à moins d'être aveugle ou de n'aller jamais dans tous les centres d'art, alors que celle de PICASSO, de son vivant, on ne la voyait guère. On a eu le plus grand mal à faire une rétrospective sur l'œuvre de PICASSO, parce qu'il a beaucoup souffert d'être écarté par les institutions. Il a été très peu acheté par l'institution. Ecoutez, vérifiez !

Jean-Pierre RAYNAUD

Je pense que vous avez vraiment pris mes questions au premier degré, je peux comprendre qu'on le fasse aussi. Quand je disais qu'une œuvre d'art ne livre pas complètement ce qu'elle est, je n'ai pas dit que c'était impossible. J'ai dit simplement que, lorsqu'on fait comme on le fait aujourd'hui, une sorte de table rase sur l'art de notre époque, c'est une façon qui est insupportable, en tous les cas, moi, en tant qu'artiste, d'avoir l'impression de passer en salle d'anatomie ou d'être bloc opératoire. On n'a pas à être découpé en petits morceaux, on n'a pas à décrypter systématiquement tout ce que l'on est. Ceci dit, vous avez le droit, en tant que personne, d'avoir toutes les opinions que vous voulez. Vous avez le droit, en votre âme et conscience, de juger, de préférer ou de trouver hostile une démarche. C'est une liberté individuelle et vous en avez parfaitement le droit.

Moi, je n'ai pas à vous donner une réponse claire de ce que je fais de ma vie d'artiste. Je fais quelque chose de palpable, de tangible, que cela intéresse ou pas. Vous le lisez de la façon dont vous voulez bien le lire et je peux vous dire, même si cela vous choque, que de toute façon, j'ai pris conscience évidemment depuis si longtemps des gestes que je voulais faire et des gestes que je ne veux pas faire, mais vous donner une réponse.. Moi je peux répondre à tout. Aujourd'hui, je crois que l'on peut répondre à tout. C'est une question de langage. A la télévision, quelqu'un d'un peu professionnel peut répondre à toutes les questions, même les plus vicieuses. Je peux aussi vous répondre sur tout ce que je fais et décrypter chaque chose. Je n'ai pas envie de le faire parce que je ne trouve pas cela très honnête. Ce qui me frappe, c'est que l'on parle toujours des choses qui sont un petit peu les repères dans une œuvre, c'est-à-dire que l'on situe quelqu'un par rapport aus signes de reconnaissance ; en réalité, ce qui est certainement le plus intéressant, aussi bien pour l'artiste que pour le public, c'est ce qui est plus indéfinissable et qui se trouve très certainement plus dans le cœur des personnes. N'imaginez pas qu'un artiste n'a pas de cœur. Donc il y a un travail qui est fait avec la main et avec la tête, peut-être avec le cœur. Donc, que pour la tête ou les yeux, vous ayez ce jugement, je peux le comprendre ; mais qu'en tout cas, avec votre cœur, vous puissiez, en dehors d'un débat, faire une analyse personnelle, même quand il n'y a pas de public.

Je voulais faire d'abord une parenthèse. Ce débat ne va pas finir aujourd'hui. On est dans une étape historique, à la veille de la fin d'un siècle. Je crois qu'il y a un préalable par rapport à ce débat : il faudrait éviter la radicalisation des esprits. Il n'y a pas d'un côté les conservateurs, et de l'autre les réformateurs. Je crois qu'il y a juste un petit degré qui fait varier les autres. Pour dire que ce qui nous est commun pourra faire que nous discutions sans polémique, vers quelque chose de constructif. Excusez-moi, je suis idéaliste et j'estime s'il y a un domaine où on devrait, on pourrait être idéaliste, c'est bien celui-là. Puisque l'on est dans les contournements avant de venir aux questions, je voudrais faire un petit virage en disant que je suis un plasticien pas du tout connu mais peu importe - cela n'est pas le problème, je voudrais poser une question qui me paraît importante que je résumerai en disant "médiatisation-légitimation". C'est une question importante qu'il faudrait aborder. J'ai beaucoup aimé ce qu'a dit globalement Jean-Pierre RAYNAUD "je respecte la diversité de l'autre". Cela m'a touché parce que je trouve que son travail, c'est comme un surrérialiste qui débarque là, qui descend en parachute. Lui-même dit qu'il ne sait pas pourquoi il en est arrivé là. J'aime beaucoup aussi l'expression "je nous sommes" de Sylvie BLOCHER. "A quoi sert l'art si les regardeurs sont absents ?" de HONEGGER. Ces trois questions posent le problème du public. En mettant ces trois citations face à la dernière de Jean-François De CANCHY qui a dit "ce débat doit rester entre nous". La question délicate que je pose : comment pourrons-nous ne pas nous enfoncer dans le milieu fermé tout en combattant ce qui pourrait être grave ? Il y a peut-être des gens qui avancent masqués, ce besoin de retour à l'ordre pour rester gentil.

Sylvie BLOCHER

Soit on continue à ce que tout le monde dise ce qu'il pense, mais alors il n'y a pas de discussion possible - c'est un petit peu dommage. Pour toutes les questions, il est important d'y apporter une parole. Je pense aussi que cela ne peut pas rester au sein de la famille, comme le dit M. De CANCHY. Parce que cela voudrait dire que l'art est délié non pas de la politique, mais du politique. C'est une chose qui me semble impossible. Faut pas rêver non plus. Nous ne sommes pas une grande famille qui, comme cela, va s'éclater de joie. A cette table, il y a plein de gens qui ne sont absolument pas d'accord, simplement on s'est laissé la possibilité que chacun d'entre nous porte sa propre parole.

Aucun d'entre nous n'a abordé ce fait : si on est dans la merde, c'est pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'il va bien falloir continuer cette question de la modernité, réouvrir la question, la deuxième chose, c'est qu'il y a eu un passage politique, de la gauche à la droite, et qu'il y a des pouvoirs qui s'affrontent, qu'on le veuille ou non, même si je n'en connais pas le quart du millième du millième et je ne fais pas partie d'une certaine façon de ce groupe ; la troisième chose qui me paraît importante et que je ne sais pas tout à fait comment l'aborder. Ce qui me paraît important d'abord, c'est de sortir de la question de Jean CLAIR parce qu'il sert de part et d'autre à éviter toute discussion. On en fait une star mais je n'ai pas envie de parler de lui, même si un jour il m'a traitée de pétasse. Moi qui suis une artiste pas reconnue, je ne suis pas une star, j'ai la chance de voyager et je crois qu'il se pose aussi ces questions aujourd'hui parce que les artistes français sont mal aimés. L'art français est mal aimé, personne ne veut le dire, il ne passe pas les frontières, il n'est pas dans les grandes manifestations. Il y a quelques artistes, les femmes, on ne les compte pas. Pourquoi cela se passe-t-il ainsi ?

Je vais vous raconter une histoire et je ne suis vraiment pas du côté de Jean CLAIR. J'étais à un vernissage d'une exposition collective qui s'appelait "Eté 93", où je montrais une pièce concernant le viol des femmes en Yougouslavie. J'ai été abordée par un conservateur de Beaubourg qui me dit "Mais, c'est magnifique, votre œuvre. On devrait faire une exposition.." Il me le dit plusieurs fois et je lui réponds donc "faites-le". Il me répond "Oui, mais vous avez l'air très agressive. Vous faites encore partie de ces artistes français aigris alors que vous ne devriez pas l'être. Sylvie BLOCHER quand même, vous montrez votre travail à l'étranger. C'est vrai, je reviens de Berlin et ... vous n'êtes pas bons, les artistes français. Quand on voit les anglais ou les américains, vous n'êtes pas bons". Moi, je lui ai répondu que, quand on est conservateur à Beaubourg, l'équivalent d'un conservateur à la Kunsthalle de Berlin, et que l'on dit dans un vernissage, devant vingt personnes, publiquement, que les artistes allemands ne sont pas bons, on est viré à 8 h le lendemain matin. Il faut que les conservateurs aiment leurs artistes, que le public fasse des choix entre les artistes, mais arrête de les insulter, que les artistes reprennent la parole là où ils ont laissé la parole vide et vacante pendant les années 80. Il faut se battre. C'est pour cela que je suis là aujourd'hui, même si tout le monde me taxe d'artiste officiel. Je suis là parce qu'il y a un tout petit espace pour parler.

Marie-José MONDZAIN

Juste un mot aussi sur ce que disait Sylvie BLOCHER concernant le fait de ne pas restreindre la question en famille. Pire que cela. Il s'agit de ne même pas garder la question franco-française. Je voulais vous dire quand même parce que je pense à elle, que j'étais hier en liaison téléphonique avec une artiste algérienne, en Algérie. Elle sait que nous parlons aujourd'hui, elle est au courant du débat. Dans ces lieux terribles, comme l'Algérie, il y a en ce moment des poètes, des artistes, surtout des femmes, qui considèrent même que c'est par les femmes qu'aura lieu en Algérie peut-être la seule mutation, puisque c'est quand même sur le code de la famille et sur la situation des femmes que se situe le climat le plus meurtrier. Et il y a des artistes. Et elle me disait de vous dire si j'en avais l'occasion, qu'à l'heure où nous parlons, il y a une exposition à Alger qui, envers et contre tout, réunit des femmes et des poètes.

Jean-François de CANCHY

Dans la mesure où il a été fait allusion deux fois de suite à cette phrase que j'ai formulée, souhaitant que ce débat reste entre nous, peut-être ne me suis-je pas fait comprendre. A l'évidence, mon idée n'était pas de dire que ce débat ne doit pas être public, et le plus largement public, c'est évident. En revanche, je croyais avoir bien précisé que le danger n'est pas dans le débat lui-même, mais dans ses dérives dès lors qu'il sort de la dimension éthique, esthétique pour atteindre une dimension politique. Et si j'ai mis en garde contre certaines simplifications, un certain nombre d'anathèmes ou de raccourcis, à mon sens, un peu trop brutaux, il n'en demeure pas moins dans ce débat une dimension politique et un réel danger. Ce n'est pas un hasard si aujourdh'ui, dans mes fonctions, je suis confronté à un tir de barrage systématique du Front National qui, dans tous les conseils régionaux, demandent le nom des artistes, la liste des œuvres achetées et le coût des œuvres. Il s'agit d'une stratégie de pouvoir d'un parti qui est un parti à inspiration certainement totalitaire. Ce n'est pas un hasard si, en Algérie également, ce sont les journalistes qui se font tuer. Il y a aujourd'hui une montée des totalitarismes dans notre pays à laquelle on ne songeait certainement pas il y vingt, trente ou quarante ans. Je souhaiterais que ce débat puisse demeurer au niveau où nous le menons, entre gens de l'art, et que cela ne soit pas un débat porté par les politiques.

Je suis une simple étudiante en histoire de l'art, à l'Université de Rennes. Je travaille plus spécifiquement sur l'art moderne et contemporain. Je m'adresse à l'institution et je me demande comment peut-on aujourd'hui rendre à l'autonomie libérée et non libéralisée le dit art contemporain, tout en le nourrissant et en finançant son plus ou moins utopique épanouissement. Je pose aussi une question qui a été posée à la fin de l'article du Monde du 29 avril dernier, où il était question de l'éducation et de la sensibilisation artistique des jeunes écoliers et collégiens. La question est peut-être là : je me promenais, il y a quelques années au Centre Pompidou et j'avais à travailler sur le conteneur zéro de Jean-Pierre RAYNAUD.

M. Jean-Marc POINSOT nous avait donné à choisir une œuvre que l'on estimait marquante et on avait un petit dossier à faire. Je me suis retrouvée face à quelques artistes à choisir et je me suis dit que Jean-Pierre RAYNAUD avait l'air très compliqué, je comprends rien, je vais aller voir. Je suis donc allée à Beaubourg car cette œuvre m'avait marquée, interpelée mais j'avais du mal à saisir les choses. Je suis arrivée devant l'œuvre avec tout le mystère qu'il pouvait y avoir autour et je me suis arrêtée très longtemps. Un couple de trente-quarante ans est passé et la femme a dit "Et dire que l'on paye des impôts pour cela !". Alors, c'est vrai qu'il y a des imbéciles partout mais je me pose la question de savoir si cette personne, dès le primaire ou au collège, avait été sensibilisée à ce genre de chose, elle n'aurait pas changé ses propos et aurait mieux saisi le sens de l'œuvre de Jean-Pierre RAYNAUD qui a été créée pour le lieu, qui est un grand message qui évolue régulièrement.

En fait, je m'inquiétais de l'ambiguïté, du danger possible que l'institution pouvait engendrer, celle du jeu de l'institution et de l'art contemporain, celle du jeu de la sensibilité et du pouvoir.

Jean-Pierre RAYNAUD

Je crois que votre question porte en elle-même sa réponse. Il n'y a pas lieu de s'étendre dessus.

Sur le procès que vous entamez sur la revue Krisis, je me demande si c'est véritablement le lieu puisque le Ministère de la Culture doit ouvrir le débat comme il nous l'a promis. Vous auriez dû inviter des personnes de cette revue pour que le débat soit sérieux. De plus, c'est sur ce que je considère comme un anathème lorsqu'on lance l'idée que l'art n'est pas contemporain. Je crois que si l'art n'est pas contemporain, il ne peut être qu'un objet plein de visibilité. Donc un objet tout à fait anodin qui excluerait par son principe même le principe de l'art. Pas étonnant si on se trouve après face au désenchantement de l'artiste comme nous l'a expliqué RAYNAUD. Ensuite, la question est de savoir quel est le rôle du ministère de la Culture et de la Délégation aux Arts Plastiques. Il est clair que si le propre de l'art n'est pas dans la zone d'ombre mais dans l'illisibilité divisible, ce qui permettrait de sortir de l'idée que l'art n'est pas contemporain, à ce moment-là comment faire de l'art en diffusant une œuvre qui ne peut pas encore être lisible ? L'incohérence de la Délégation aux Arts Plastiques dans laquelle on se trouve aujourd'hui face à une politique ne correspond pas au véritable besoin des artistes.

Marc DONNADIEU

Vous travaillez pour la Délégation aux Arts Plastiques ...

Jean-Pierre RAYNAUD

Oui. C'est une grande naïveté, c'est une façon insultante d'imaginer que les artistes sont nourris par je ne sais quelle institution. Les artistes sont dans leurs ateliers, dans des lieux publics, dans des villes où ils ont envie de faire passer un certain nombre de formes, de sens et ils font cela, qu'ils le fassent comme quand Jean-Pierre RAYNAUD avait 23 ans et qu'il n'avait pas un sou -certains de ses amis parlaient de lui presque comme s'il était un autiste, qu'il participait à de toutes petites revues où il y avait des poètes, des écrivains -, ou qu'il soit l'artiste reconnu de maintenant, il a simplement essayé de faire passer une forme, des idées, des émotions.

Il se trouve qu'un jour, historiquement, il a été possible pour un certain nombre de gens qui étaient eux-mêmes des intellectuels, des critiques, des organisateurs d'exposition, des écrivains et qui avaient décidé, comme nous le savons et nous avons vu de nombreux exemples dans le siècle, de s'engager dans l'action publique. Parce que justement leur idée était d'essayer de faciliter, de faire en sorte que les artistes puissent créer, sachant qu'ils auraient à se battre jour après jour peut-être avec une administration de type politique, avec peut-être une administration de type tatillon. Quelqu'un parlait des artistes et de leur échappée, par ce qu'ils auraient à faire, ils contribueraient à s'échapper avec les artistes et contribueraient à aider les échappées des artistes. Donc une administration où il y a un certain nombre d' intellectuels qui se sont engagés dans l'action publique pour faire passer toute une série de formes de leur époque, des formes créées par les artistes, ne nourrissent pas les artistes. Ils tentent simplement d'aider les artistes à montrer ce qu'est leur pensée, leur forme, à leur faire partager, à faire que cela aille au moins jusqu'à celui qui pourra le discuter, le recevoir ou le refuser. C'est la première chose que je voulais dire pour parler des intellectuels qui sont engagés dans l'action publique pour essayer de faire que, avec les artistes, l'art de leur temps soit mieux connu.

Pour la deuxième chose, quant à l'illisibilité qui serait le fruit d'acquisition du patrimoine, je crois qu'il y a une confusion totale. Quand on parlait de l'illisibilité de l'art, on parle du fait que l'art, quand il se crée, n'est jamais quelque chose qui va répéter un discours acquis, qui ne va jamais nous permettre d'être dans une réassurance et une délectation tranquilles. Il y aura bien sûr du plaisir, il y aura heureusement de la jouissance esthétique mais il s'agit de faire une proposition - on parlait de commencement avec Hannah ARENDT, de premiers mots, de mots non encore formulés ou encore de formes qui ne sont pas dans l'ordre habituel des choses, ce qui fait qu' il nous pousse devant quelque chose qui ressemble à un trou, à une question, et nous sommes appelés à tenter de redéfinir notre relation au monde, à partir de cette œuvre. Cette illisibilité là, c'est celle qui est dans le moment où se crée la forme. Après, la forme est là. Heureusement qu'il y a des gens qui ont assez de passion et de goût pour l'art de leur époque pour vouloir que cette forme rentre dans notre patrimoine et que cent, deux cents ou trois cents ans après, elle participe encore à ce qu'on peut, peut-être de manière un peu lyrique, encore appeler l'aventure humaine.

Il me semble que l'on peut regretter qu'il n'y ait pas eu de débat vraiment. D'ailleurs, dans ces conditions-là, je ne sais pas comment il aurait pu avoir lieu. On était en face de dix personnes parfaitement entraînées et qui parlent bien et étaient plus ou moins préparées. Pour qu'il y ait un débat, il faut différentes personnes qui aient différents points de vue et qui les échangent..



Intervention précédente Intervention suivante Sommaire du colloque